Sur-vie douce Toussaint 2017

12 novembre 2017

 

 

Les bâches sont installées le vent la pluie n’ont pas loupé le rendez-vous, l’équipe se découvre, les doutes eux, s’installent prés du feu. Un stage de sur-vie, douce, en plein maquis ! Quelle drôle d’idée, pourtant ils sont bien là, la fleur au fusil, leur combat est pacifique, au bout de la nuit une nouvelle marche remplie de surprise et d’initiation. Sophie, Isabelle, Géraldine, Pascal, Paul et Steve ont fait ce choix, alors allons-y gaiement.

 La récolte des glands de chêne donne le tempo des premiers pas, les sorbiers sont blets à cœur, les baies d’aubépines coloreront ce dessert improvisé. Mais le temps se dégrade, il faut monter les bâches, préparer le bois et allumer le feu qui donnera le point de ralliement. Les sourires sont accrochés aux visages, alors pourquoi ne pas profiter de la nuit pour gouter aux joies de la baignade en torrent. L’eau est loin d’être polaire mais pour celui qui sort d’une maison cela semble impossible. Mon retour de « douche » donne l’envie au premier puis viendra un autre, les filles iront ensemble, le test est concluant, tout le monde est bluffé du bienfait de ce bain nocturne… La pluie toute la nuit est incessante, le feu est éteint, il faut chauffer l’eau pour les thermos et reprendre la route. Sortir de son sac de couchage sec pour s’offrir au vent et à l’humidité demande un brin de courage mais la vie n’est elle pas un présent ? Alors Steve le premier s’agenouille prés du foyer moribond, il le cajole, il le protège, Paul, Pascal les rejoignent, le crépitement récompense les Robinsons du maquis. Les filles sont souriantes, finies les beaux cheveux longs bien peignés, les ongles parfaits, le maquis n’a pas de place pour les salons de beauté, alors l’apparat laisse place à la lumière intérieure. Le dénivelé du jour est violent, l’effort est costaud mais personne ne se plaint, la pluie finalement laisse place à quelques rayons de soleil, dans mon fond intérieur je râle, les averses ont le pouvoir de rendre les stages encore plus prenant ! Le sommet est atteint, l’hélico peut venir sauver les rescapés ! Mais bien sur ce n’est qu’un simulacre, personne ne viendra. Le deuxième campement est froid, humide mais l’effort du jour a soudé l’équipe, il n’y a plus de rangs sociaux, de différence, ce soir tout le monde se remémore sa part de Victoire. Des nouilles chinoises pour certain, du riz lyophilisé pour d’autres et une immense touche de bonne humeur. Les rires sont synonymes de l’ambiance du groupe, les premiers surnoms apparaissent mais tout ce qui s’est passé au stage restera au stage, devise de ces jours de baroude. Brancarder, traverser des torrents, se situer sur la carte, écouter les consignes il aurait fallu des journées de 30 heures…

Au bout de 4 jours nous retrouvons le point de départ, secrètement nous garderons ce cadeau au fond du cœur. L’équipe m’a écrit un mot, orné de dessins qui m’ont touché, la fatigue s’est envolé, car l’âme est légère. On ne se reverra plus dans ces conditions alors les aux revoirs sont forts, sincères. La vie est une aventure et sur ces 4 jours elle fut belle, intense, sans le moindre heurt. Vive la vie…

Freeman

 

 

Epilogue Kiffaanngissuesq

15 septembre 2017

Le quart d’une année s’est écoulé, 3 mois d’aventure, 90 jours de baroude, des pierres blanches posées sur la route sinueuse de ma vie parfois ténébreuse. Plus qu’une expédition, ce fût un chemin de croix version polaire. Si chaque soir j’ai réussi à transmettre un journal de bord ce ne fut que le bout de l’iceberg qui apparaît, les 9/10éme ne se voient pas. Je n’ai pu l’écrire, je n’ai pu le partager, trop enfoui au fond de mon âme meurtrie, trop ancré dans mes cicatrices affectives. Le retour est toujours très violent, le bruit, la foule, la chaleur, le téléphone… mais le mot-clé est : s’adapter. Un décrochage volontaire de ce qu’est fait le quotidien de vie en région du sud. Aucune information de l’extérieur ne m’a heurté, aucune possibilité de savoir, une vie dans une bulle face à une nature immense avec la rencontre rare d’hommes et de femmes qui eux aussi sont isolées de la fourmilière. Quand tu as fait ta journée de kayak, monté le camp, écrit les quelques lignes de ton journal de bord, grignoté les restes d’un paquet de nouilles chinoises et réparé ce qui était réparable, le vide, le silence, l’ennui s’installaient à mes côtés. Je les ai détesté, je les ai écouté, puis je les ai apprécié. Sacrés conseilleurs, qui t’ouvrent les yeux, sur ta vie. Quand je pensais à « mon moi » d’en bas, je me disais que cette existence méridionale n’était plus mienne, que jusqu’à présent je m’étais trompé de route. Puis, après une nuit de repos, entrecoupée d’écoute du vent sur la tente, de pas d’une bestiole en quête de nourriture, le sud me revenait plus cool, moins pervers. Alors je poursuivais mon « catenaccio » ! L’avantage de vivre de cette manière, c’est que tu démontes tout ce qui semble acquis, tout est remis en question et d’un coup tout devient clair comme de l’eau d’iceberg fondu dans une gamelle au soleil. Tu ne peux te mentir, encore moins à tes semblables, puisque tu es seul, tu essayes de ne pas juger, de ne pas penser au pourquoi des autres. Par moments pourtant, ma petite île estivale et son invasion me revenait en tête, l’incompréhension me montait à la gorge. Mais fallait-il être complètement dingue pour s’entasser à paquet sur une terre brûlée par la sécheresse. En Europe fallait-il avoir perdu pied, pour que les hommes s’entre-tuent lâchement à ce point ! L’égo, les œillères, le manque de lucidité par une fausse surinformation, la perte de repère, rendaient mes semblables comme les ammassat (capelan), qui viennent mourir en masse sur les plages du Groenland fin juin sans savoir pourquoi, justes guidés par l’instinct. Mais si les animaux ont ce don, l’homme, l’a depuis longtemps perdu, l’habitude est venue son moteur, les écrans, ses images de référence. Alors je revenais sur « mon moi » et poursuivais ma route, en me moquant gentiment des « autres », mon Dieu qu’est ce que j’étais hilare parfois. Si une immense plage devenait le camp du soir, dans ma barbe je riais à n’en plus finir, pas un parasol, pas la moindre odeur nauséabonde d’ambre-solaire, les paillotes à touriste manquaient à l’appel, juste des traces d’animaux en vadrouille, des restes d’ossement et une tente seule au monde. Vivre en ne pensant qu’à l’instant présent, car le futur est trop fort, trop insurmontable pour qu’on puisse, ne serait-ce qu’une seconde, y penser ! Cette vie à la minute en se disant, là, maintenant, je suis bien. La déferlante, le courant contraire, les averses de neige, la glace qui bloque la route, la crasse qui ne te lâche plus, un quotidien de gladiateur, certes, mais qu’est-ce que cela fait grandir. La moindre miette de vie, devient spectaculaire, le moindre oiseau qui se pose à portée de prothèse vaut toutes les chansons d’amour de la planète. Au bout d’un temps les aléas deviennent ton quotidien, ils prennent moins de place. Un ruisseau devient une salle de bain 5 étoiles, une brise de sud-ouest chassera les nuages de moustiques, une morue trop curieuse t’offrira un repas de milliardaire. La vie simple devient sublime, les petites choses sont enfin appréciées. Les mots me manquent pour vous décrire ces 9/10éme d’iceberg. Un tsunami m’a coupé la route, il m’a appris à dire non, d’ailleurs sans lui très sincèrement je ne pense pas que j’aurai continué, de toute façon je ne le saurai jamais. Le retour sur mes pas a été salutaire, encore une leçon de vie. A l’aller j’avais peur de l’inconnu, au retour malgré le manque de nourriture seul les vents contraires m’ont gêné, le reste était plus facile. Lire la mer, comprendre la glace, là –haut il me faudra une vie pour apprendre. Mon arrivée au village d’Oqaastut fut spéciale, un mélange de soulagement et une folle envie de poursuivre ma vie de nomade, mais la raison m’a fait poser mon sac. 42 habitants qui d’un coin de l’œil ont observé sans juger, le blanc boiteux s’installer. Ici on ne te cause pas pour rien dire, même se serrer la main c’est un « truc » en trop. Chacun survit en harmonie avec la saison, ici pas de printemps, ni d’automne. Un été de 4 à 5 semaines et le reste c’est un hiver qui forge les hommes. J’ai dû apprendre le protocole local, à mon tour j’ai beaucoup observé pour comprendre, je n’avais pas le choix puis par moments des contacts m’ont apaisé, j’ai appris à être silencieux, a ne pas parler fort, à cultiver le mutisme dans la conversation, mon comportement à du les convaincre que je n’étais pas un conquérant et que je ne le serai jamais… Ces 3 mois se sont envolé, j’ai eu la joie de les vivre intensément, je vais y retourner car j’y suis bien, la remise en question quotidienne m’est bénéfique, les chemins faciles m’ennuient, le confort a le pouvoir de nous ramollir, là-haut c’est une existence de Free-man, sans contrainte.

Avant de refermer ce livre, des partenaires fidèles et amis m’ont permis cette expérience et je tenais à les remercier.

Merci à Columbia, qujanaq Charlotte. Merci à Nautiraid, qujanaq Véronique. Merci aux Glacières d’Ajaccio, qujanaq Pasquale et Pierre-Marie. Merci aux centres de prothèse Lagarrigue, qujanaq Alain et Ludo.  Merci à 66° Nord, qujanaq Quentin. Merci aux mécènes qui veulent rester dans l’ombre. Merci à France Bleu RCFM, qujanaq Jean-Charles. Merci à Audrey, web-sister du journal de bord. Merci à Corse-Matin, Qujanaq Nadia. Merci à Patrick, animateur du groupe facebook Boutdevie. Qujanaqsuaq, Julien, Charlotte, Ben, Steen, John, Ole, Bertheline, Brieuc, Sigvard, Zia, aux chasseurs et pêcheurs inconnus qui m’ont offert le kaffi (café) et un morceau de viande…

 Qujanaqsuaq à vous tous qui m’avez envoyé des messages de soutien, merci du fond du cœur… Je vous à dis très vite pour de nouvelles aventures Bout de vie.

La vie n’est pas que la réalisation de ses rêves, la vie est une succession d’émerveillement à nous d’en être les chercheurs, puis les preneurs…             

KIFFAANNGISSUESQ (homme libre)

 

Le retour

11 septembre 2017

Le petit village d’Oqaastut est déjà dans mon sillage, en transit à Ilulissat, les avions , qui d’avance ont déjà du retard ,vont me mener vers une autre cabane, où je vais retrouver avec joie tous mes potes et peut être encore de la chaleur. Darwin disait: Ce ne seront pas les plus forts, ni les plus riches qui survivront mais ceux qui s’adapteront.  Cette leçon est ma devise depuis bien longtemps alors je vais m’adapter à une existence méditerranéenne, le soleil, l’eau de mer chaude et le monde un peu partout, mais c’est aussi ça la vie, alors j’y vais en chantant. Ce soir le temps me manque pour vous dire merci de vos messages, de votre soutien, régulièrement vos missives m’arrivaient par mail satellite, cela me faisait souvent sourire, cela me réchauffait quand la solitude et le vent du nord me glaçait les os,  je suis heureux et fier que cette aventure fût aussi un peu la vôtre. De ma cabane en Corse je vous ferais un petit briefing de ces 3 mois passés en terre Groenlandaise.

Takuss

Eqqusaq (oursins)

7 septembre 2017
 
Les similitudes avec mon ancienne vie d’ermite aux îles Lavezzi et ici à Oqaatsut est par moment assez déconcertante. Pas trop loin d’Ilulissat comme je l’étais de Bonifacio, le seul frein qui me bloque à me déplacer en ville est le monde et le bruit. Alors, comme un robinson, je dois m’inventer ce qui me manque et dans une grande maison remplie de «vieux trucs», c’est assez facile de se transformer en «Géo Trouvetou». Ma cuillère à soupe bidouillée pour ramasser les oursins ne me convient pas, c’est plutôt un exercice de cirque que de la pêche. alors je m’invente l’outil parfait, trois clous de très grande taille avec un peu de bois et de ficelle seront la recette de la réussite. Ni une ni deux, me voilà de nouveau en mer dans un autre spot, le vent du nord est «kaput», ouf, c’est un invité collant et froid. Euréka, ça marche du tonnerre de Dieu. Encore et toujours, ils sont remplis à bloc et personne ne les ramasse.
 
De retour au port, un Oqaastutois (rires), vient à ma rencontre, il me tend la main pour m’aider à rejoindre le ponton encombré de caisses de pêche et de glace.
Maintenant, tout le village sait que j’ai une patte en moins et que descendre sur un quai givré pourrait me voir en mode «brasse coulée». Pour ici, ce geste est énorme, je me sens de plus en plus intégré, mais je dois rester vigilant pour ne pas commettre d’impair.
 
Mon pot de verre rempli de corail d’oursin, je rejoins la cabane pour un café bien mérité. Je ne veux pas y penser mais le départ est pour bientôt, alors je profite du mieux que je peux. J’ai des bricoles à finir avant de partir, le dernier chantier est de retrouver les portes des pièces et de les remettre en place, je ne suis pas sûr qu’un autre hiver dehors leur ferait du bien. Toujours dans les restes de la maison, une ponceuse électrique semble m’attendre mais je n’ai pas d’électricité. En face à quelques pas, Sigvard et Ole restaurent la maison communale, je vais leur squatter la rallonge. A leurs côtés, je ponce, gratte et huile les serrures, les gars sont devenus ouverts, ils essaient de m’apprendre des mots groenlandais mais que c’est dur. Hier au repas, je leur avais offert les casquettes que Karin m’avait ramenées de Corse, c’est trop drôle de les voir porter les emblèmes du port de Pianottoli, et en plus ils en sont fiers ! La journée se passe à merveille, le vent est nul et un semblant de chaleur me décongèle. Ole, lui, va rester une grande partie de la journée en T-shirt. Et dire qu’on dit de moi que je ne suis pas frileux !
 
Vers 16h, un gros bateau brise le silence. De je ne sais où, un groupe de 10 photographes envahit le hameau. Je suis curieux de voir la réaction des villageois. En un claquement de doigt, les sourires disparaissent, les objectifs visent tous les angles, aucun pingouin ne dit bonjour, j’ai l’impression de les voir dans un zoo. J’essaie de me mettre à la place de mes copains, ils sont pacifistes comme personne au monde, même le Daï-Lama paraîtrait pour un casseur en comparaison d’eux ! Ils ne disent rien alors qu’en face, ça canarde à tout va sans même les calculer. Il est 16h30, j’ai l’excuse du «goûter» et moi aussi je m’échappe. Mais de ma fenêtre, ce n’est plus un iceberg que je vois mais une vieille taupe qui prend en photo mon slip usé qui sèche. Là, le fil bleu touche le fil rouge, je ne suis pas eskimo donc je peux. Jo Zef se bouche les oreilles, virée la british, au moins elle aura un truc à raconter en cochant le pays qu’elle viendra de visiter. Et dire que je vais retrouver les mêmes dans quelques jours mais au multiple mille. Leurs cartes HD pleines, ils repartent sur leur bateau vers un autre zoo ou jardin d’acclimatation, les pôvres, ils me font vraiment de la peine…
 
Le village reprend son calme, un copain passe me voir juste pour m’offrir un sourire, je crois que mon coup de Trafalgar l’a bien fait rire… Avant le diner, je vais refaire un tour pour deux ou  trois oursins, c’est vrai qu’ils sont bons.
 
A pluche…

Invités de marque

6 septembre 2017
 
Malgré les -5° de ce matin, l’appel du large est plus fort que tout, pourtant le souffle du nord me demande beaucoup de courage pour sortir de la maison si bien protégée de l’avannaa (vent du nord). Seul au monde, je me régale, la houle est dans le sens du blizzard mais mon sillage me mène vers un fjord plus ou moins protégé. Des icebergs vont me servir de brises-clapot naturels, derrière je n’aurai qu’à dérouler ma ligne à morue pour faire les courses. Les premières prises sont trop petites mais la troisième sera la bonne. C’est fou comme ça peut-être facile ici de remonter du poisson !
 
Dans une échancrure en face de mon étrave, la mer est complètement plate, c’est là où je vais me servir en oursins. Mais une autre surprise m’attend, la mer commence à geler ! Des plaques de glace ressemblant à des nénuphars se forment tranquillement. En coupant le moteur, un gazouillis se fait entendre, l’océan Arctique commence à se figer. Comme un gosse devant un parc d’attractions, je suis aux anges, la vie ici est fantastique, jamais une journée n’est égale à l’autre. Pendant une bonne heure, je suis au milieu de ce décor si peu banal pour le méditerranéen que je suis. Puis je reprends mes esprits, la cueillette des oursins est au programme du jour. Hélas, je n’ai pas de griffe à oursins mais avec une cuillère à soupe bricolée, fixée au bout d’une longue perche, j’arrive à remonter quelques spécimens. En Corse en hiver quand la saison est ouverte, le froid m’a quelquefois demandé beaucoup de détermination mais ici, tout en ayant les mains dans l’eau depuis plus de deux heures, je ne souffre pas du tout. Je réalise à quel point le corps peut si rapidement s’adapter. Chaque pièce est remplie à bloc, je n’ai jamais vu ça et le gout est vraiment identique aux oursins que je connais chez moi.
 
Le vent se renforce, il est temps de rentrer. Au petit ponton flottant, où tout le monde s’amarre de manière anarchique, le bateau d’Ole accompagné de Siiva est là. Ce sont les charpentiers qui retapent le toit de la maison communale. M’entendant arriver, ils m’invitent au kaffemik, au chaud dans leur vedette. C’est l’heure du «spuntinu», pain, beurre, fromage et charcuterie avec des litres de café pour prendre de
l’énergie, on ne rigole pas avec le casse-croute, Jo Zef le confirme !
 
Avant de partir, je leur rappelle que pour le déjeuner ils seront mes hôtes et que c’est pour eux que j’ai fait les «courses». A midi pétante, ils rentrent à l’abri du vent qui s’est renforcé. Au menu, omelette d’oursins et morue à la provençale. Bien qu’en chantier, le coin repas est sympa et avec un peu de chance, j’ai réussi à me procurer du coulis de tomate et de l’ail. Au moment d’attaquer les hostilités, on frappe à la porte, Julien est de passage, pas de souci, je rajoute une gamelle. Dans la bonne humeur, nous papotons dans un anglo-groenlandais un peu charabia. Voilà comment se passe la vie à 400 km au nord du cercle polaire dans un petit village de 42 eskimos bien sympas…
 
A pluche

Comme un rêve les yeux ouverts

5 septembre 2017

Ceci n’est pas une photo de Frank mais un cliché d’illustration trouvé sur le net.

 
J’avais déjà 29 ans quand je découvrais les joies de la lecture, mon premier livre était le Petit Prince. Je ne sais pas si c’était d’avoir renoncé à la vie que j’avais à cette époque mais le fait d’avoir largué les amarres m’avait rendu encore plus à fleur de peau que je ne l’étais et la lecture des écrits de St Exupéry m’avait énormément ému. Le Petit Prince, c’était moi, celui qui posait de drôles de questions, celui qui remettait les hommes à leur juste place et cette dernière nuit fut comme un conte d’enfant grandeur nature…
 
Il était une fois, un homme solitaire qui vivait dans une cabane près du Pôle Nord. Tous les soirs, il dessinait des fleurs et des arbres, car là où il était ce n’était que glace, blizzard et rien ne pouvait y pousser. En fin d’été, les premières nuits rendaient encore plus glacials les alentours de sa chaumière mais curieux comme un jeune enfant, en plein milieu d’une nuit très noire, il eut envie de sortir chercher son étoile. La lune était quasiment pleine et les étoiles profitaient d’un fort vent du nord pour scintiller, mais quelque chose d’encore plus surprenant le faisait vaciller. Là-haut, tout près des anges, un rideau de lumière l’hypnotisait…
 
Cette nuit, vers 2h30, quelque chose m’a attiré dehors, pas de pierre à rajouter aux abords de ma tente, pas de kayak à remonter pour cause de forte marée ou de houle violente, juste une envie de voir la nuit polaire. Soudain devant moi, dans mon nord-ouest, un rideau de lumière semblait tomber du ciel, une douche de lueur, une aurore boréale m’offrait son spectacle. Je ne sais quoi vous dire, j’étais figé sans voix, un miracle de la vie m’était offert. Je ne sais plus combien de temps je suis resté dehors mais ce moment restera gravé jusqu’à la fin de mes jours. Bien sûr, j’ai longuement cogité à un vœu, j’en suis certain, il se réalisera. Ma vie de baroude m’a fait vivre des moments forts, des levers et des couchers de soleil, j’en ai vu des extraordinaires, mais là, c’était un rêve les yeux ouverts.
 
Tous les peuples boréaux ont leurs légendes sur ce phénomène naturel, alors pourquoi ne pas créer le mien ! Ce rideau de lumière est un voile magique, seuls les rêveurs et les fous de liberté peuvent le voir, si quelqu’un veut s’en imprégner, il doit jeter son manteau d’adulte morose et calculateur pour être enfin libre, ce qui lui fera voir l’invisible…
 
Voilà une légende de plus, mais celle là, c’est la mienne : made in cabane !
Un autre mystère vient d’être élucidé, depuis ce matin j’étais à la recherche des cures dents en bois, j’ai trouvé le voleur. Jo Zef, en douce, est en train de faire des petites croix pour tous les moustiques qui sont en train de mourir de froid. -5° au réveil ce matin !

C’est la rentrée!

4 septembre 2017

 

Si aujourd’hui c’est la rentrée en France, ici c’est le retour de l’été mais sans les suceurs de sang. Hier, j’ai bossé comme un sudiste, en ce jour de rentrée, en solidarité avec vous, je n’ai strictement rien fait, et cela me plait. Ne rien faire, c’est juste s’asseoir et regarder passer le temps, ici c’est assez facile, le silence en est le chef d’orchestre. C’est ma dernière semaine, cela fait presque 3 mois que j’ai quitté «ma» petite île et je la retrouverai avec autant de plaisir que je l’ai quittée, la foule n’est vraiment plus faite pour le vieil ours qui sommeille en moi. Ce village du bout du monde est loin de toutes les inquiétudes que l’on a au pays des gens qui comptent au lieu d’aimer. Ici, les seules explosions sont celles des icebergs qui s’écroulent, la nature ne juge pas, elle tolère les hommes mais pas les opinions. Lundi, c’est le jour de la douche, je me sens léger, mes fringues lavées sèchent sur l’ancien séchoir à poissons de la maison. En ces 3 mois, j’ai réalisé des rêves de gosse, j’ai eu la trouille au ventre à en vomir, j’ai su continuer et surtout renoncer à l’égo qui m’amenait à la prochaine vie. L’initiation a été à la hauteur de mes attentes, j’ai été guidé, par qui, par quoi, je ne sais pas mais je me laisse faire, c’est bon de se savoir épaulé. Au pays des esprits maléfiques, les qivitoqs, jamais une seule fois, ils ne m’ont voulu du mal, ils m’ont juste un peu secoué et remis le pied sur le chemin que je devais prendre. Ici on ne rigole pas avec les qivitoqs. Quand aux jeunes, je leur demande s’ils y croient, ils m’affirment qu’ils n’ont pas à y croire puisqu’ils existent. Le soir, bien à l’abri dans ma tente, ils devaient très certainement m’encercler mais pas une seule fois ils ne m’ont dérangé. J’essaie de leur expliquer, que là-haut, au cap des Défunts, j’étais serein de ce côté-là et que mes seuls démons étaient les peurs créees par mon « égo », par l’odeur de la mort, mais jamais une seule fois les esprits n’étaient maléfiques. Je me souviens d’avoir découvert une tombe antique, les ossements de l’enfant étaient répandus, méthodiquement je les avais replacés dans leur reposoir et jamais une fois son fantôme ne m’a fait trembler. Les esprits maléfiques sont nos idées noires, nos craintes de l’inconnu, nous sommes nos propres fantômes.

Si aujourd’hui c’est la rentrée pour beaucoup, mon présent m’ancre sur cette terre de glace et de vent, ce n’est plus une page qui se tourne mais un nouveau livre qui s’écrit. On dit que l’on peut avoir plusieurs vies en une seule, je vous le confirme, la mienne est une succession de vies tellement différentes les unes des autres. Cette année est un axe central avec la séparation de mon petit bateau, je n’utiliserai jamais plus son nom dans mes écrits. Le livre est refermé, ma vie à terre est pleine de situations personnelles dont je n’aurai jamais pu croire qu’elles soient faites pour moi un seul instant, et pourtant. La seule certitude c’est qu’il faut avoir le courage de provoquer les choses, la remise en question quotidienne est indispensable, c’est elle qui va vous ouvrir les portes. Il faut apprendre à trembler, car changer de vie demande de l’audace, du courage et une part d’inconscience teintée d’un brin de chance. Les regrets sont intolérables, savoir s’amputer pour mieux remarcher, un sacré défi qu’il faut accepter même si parfois cela fait mal.

En ce jour de rentrée, l’océan Arctique a décidé d’être calme, le vent est sur le banc des écoles, il doit apprendre quelques mots de Corse que je lui balançais au visage quand il m’épouvantait. La cabane de ceux qui ne boitent plus dans leur tête va être un beau refuge. J’imagine un jour de douche à la maison communale avec des prothèses de ci de là, la secrétaire fera un beau sourire, car ici tout est normal, on sait s’adapter au quart de tour. Je vous souhaite une bonne rentrée, dites aux patrons, aux professeurs, aux «autres» qu’une fois de plus je vais être en retard…

A pluche.

Maçon du grand Nord!

3 septembre 2017
 
Tiens, la cloche tinte à tout rompre, les chiens se prennent pour des enfants de choeur, ils hurlent à se briser les cordes vocales, c’est bien dimanche, au petit village d’Oqaatsut. Le ciel gris et le froid ne m’incitent pas à la flânerie océane. Sur un bout de papier, j’ai commencé à établir la liste des choses qu’il faudra me procurer pour le prochain été, la maison
est un chantier et il y a du travail sérieux pour la transformer en cabane polaire.
 
Une vieille combinaison bleue est à ma taille et me voilà en maçon du grand nord. Gamin, je n’aurai jamais pu croire un seul instant qu’un jour je ferai des raccords de plâtre au Groenland. Maçon dès mon plus jeune âge, j’ai doucement pris le chemin de l’horizon de la liberté, mais régulièrement, une truelle m’a donné l’envie de reprendre du service. Au 4 coins de la planète, un carrelage, un mur, une dalle, m’ont stoppé quelques temps. A Psara en mer Egée, j’avais aidé un vieux berger grec à couler une dalle, aux USA et en Turquie, j’avais collé quelques carreaux, en Suisse, en
Italie aussi, maintenant c’est au pays de Nanoq. La maison est âgée mais de très bonne qualité, bien que jamais une seule fois, du travail de maintenance n’ait été réalisé.
 
Comme vous le savez, cette demeure aura pour but d’être le camp de base pour des amputés de l’association Bout de vie, mais il faut un minimum pour que des personnes puissent y poser la prothèse. A Ilulissat, 30’ en bateau par beau temps, il y a pas mal de matériel mais ici, tout arrive par cargo et les conditions de mer entre le Danemark et la baie de Disko sont très difficiles. La moindre lambourde, le simple sac de plâtre devront affronter les tempêtes de la mer du Nord et le prix s’en ressent. Tout est à multiplier par 3, en étant chanceux de le trouver, donc j’établis un devis. En rentrant en France, une lourde tâche, bien plus délicate qu’un angle de plâtre, sera de trouver des mécènes qui voudront s’investir à l’habilitation de la cabane. Jusqu’à présent, Bout de vie a su offrir des projets les plus fous et à chaque fois cela a marché, je fais confiance à la vie, je sais que ça marchera aussi, d’ailleurs je compte sur
vous. Avec le peu d’outils trouvés sur place, je m’improvise plâtrier. La dernière fois, en raccompagnant Karin à l’aéroport, j’avais réussi à trouver deux sacs de plâtre et doucement je rafistole au son de la radio groenlandaise, toutes les fissures et angles cassés.
 
Mais mon oreille est attentive, les chiens hurlent encore une fois, ce n’est plus l’heure de la messe pourtant. Sur le petit ponton, du monde est affairé, les femmes
prennent des photos, je suis trop curieux j’y vais. Aluu, aluu ; tout le village est là, un petit bateau revient de la chasse, un carnage est étendu dans le fond de la vedette, un caribou vient de se faire dépecer. Pas de photo du tableau de chasse, certains me demanderaient encore pourquoi j’ai diffusé cette photo. La bête, bien qu’en pièce détachée, est immense. Rien que par ses bois et ses sabots, cela devrait être un sacré bestiau. Ici être mammifère peut être dangereux, très dangereux !!!
 
Mon travail m’attend, le chef de chantier ne rigole pas ici, je me demande si je ne vais pas suivre la mode eskimo en le dépeçant aussi : Jo Zef range le flingue, je plaisante ! Donc, mon dimanche se poursuit tranquillement, le fameux iceberg en forme de taureau, présent depuis un bon moment, vient d’exploser, adios amigos, des glaçons apéros sont déversés sur la berge.
 
Si vous avez des idées pour aider à restaurer la maison Bout de vie du Groenland, vos avis seront écoutés. Envoi de matos par container, par bateau privé, visite à vos frais à la cabane les bras chargés, bref tout sera étudié…
A pluche

Pêcheur de morues polaires…

2 septembre 2017

 

Il est là, cela faisait tellement longtemps que l’on ne l’avait vu, toujours est-il qu’il faut le prendre tel qu’il est, froid et discret. Ce rayon de soleil matinal est le bienvenu, il rendra moins gris mon état d’âme, l’appel du large est bien trop fort pour me laisser à terre. Depuis juin, quelques poissons améliorent mes repas, morues, rascasses polaires, truites arctiques pour les lacs et rivières. Mais une grande question est enfin élucidée ! Régulièrement des pêcheurs seuls partent en mer quelques temps et reviennent avec des caisses pleines de morues, sans aucun filet, nasse ou gros système. A force de trainer sur les pontons sans rien demander à qui que ce soit, honneur oblige, j’ai procédé à de l’espionnage ! En fouillant le vide sanitaire de la maison qui est un mélange de dépotoir et de vestiges du passé, une vieille ligne m’est apparue. Hier soir à la lueur d’une bougie et de ma frontale, je l’ai remise en état, il suffit d’essayer. La petite barque qui m’est prêtée est vraiment bénie des Dieux des mers et des océans, cela me permet d’être libre sans devoir quémander à qui que ce soit.  La brise du nord est déjà soutenue, ma grosse combinaison encore toute neuve va me protéger de ce froid polaire. Toutes les montagnes sont blanches comme le seront les Alpes cet hiver, à la différence qu’ici on est encore en été ! Je prends la direction du nord, je n’aurais qu’à revenir avec le vent dans les fesses. En face, l’immense île de Qeqertasuaq me semble très proche, le vent du nord rend le ciel pur, ses montagnes sont majestueuses. Dans le ciel, le spectacle est aussi magique, des escadres d’oies en formation rejoignent le sud, l’hiver n’est plus très loin. Leurs cris me touchent, elles semblent me saluer, trop poète pour rester insensible, je leur crie : bonne chance ; heureusement que je suis seul en mer ! Une grosse houle de nord-ouest rendrait bien malade du monde, le courant semble faible et la pointe d’un cap me semble le bon spot. Ma longue ligne munie d’un leurre en forme d’ammassat (capelan) est très lourde, elle emporte vers le fond une série d’hameçons, tous munis de gaines en plastique fluo qui attireront les curieuses. A peine au fond que ma ligne se tend, coup double. Sans me presser, à mains nues, la palangrotte rejoint le bord, deux belles morues sont déjà à bord, cela me présage une bonne pêche. A chaque fois, je remets mes « belles » à l’eau, elles garderont un petit trou sur la lèvre, en souvenir d’un pêcheur corsé ! En moins d’une heure, une trentaine remonteront à mes côtés, une seule aura la « chance » de déjeuner avec moi.  Le vent du nord prend de la force, le blizzard me frigorifie les mains, pourtant je suis heureux, seul en mer. Entre les glaçons, je retrouve le petit ponton, les moutons sont déjà là, il est temps de se mettre au chaud. Avant de retrouver la douceur de la cabane, je passe à la supérette, voir si les œufs sont enfin arrivés. Le magasin est seulement livré par la mer, et hier le grand bateau de l’Artic-Line a fait relâche, Jo Zef est rassuré, les crêpes vont pouvoir se faire, ouf !

A pluche

1er jour de septembre

1 septembre 2017
 
La cabane est bizarrement silencieuse, le froid lui se moque des émotions, il suit son petit bout de chemin en saupoudrant de neige les sommets des alentours. La pluie rend la journée plus triste qu’elle ne devrait l’être, la vie n’est faite que d’arrivées et de départs, de débuts et de fins. Karin est partie tout à l’heure, le premier transfert fut en bateau, une traversée équivalente à Bonifacio, Santa-Térésa en Sardaigne. En Corse, dans les Bouches de Bonifacio, nous sommes rodés aux vents violents, ici, avant d’arriver, je souriais quand on me parlait de coups d’air au Groenland, avec des pointes en été à 20nds ! Mais quelques facteurs majeurs me manquaient pour comprendre. La glace, le froid, les courants violents contraires et les aléas de marée. Sur ma belle île méditerranéenne, un grand frais se gère sans problème, Karin et moi-même avons fait plonger les touristes avec des tempêtes force 10, il suffisait juste de trouver le bon spot protégé du vent et c’était tout. Ce matin, des averses de neiges rendaient la navigation douteuse, la houle de sud nous ballotait dans tous les sens et les couloirs de vents contraires nous frigorifiaient le visage. Une sortie de plus au milieu des icebergs mais toujours aussi belle et puissante.
 
A l’aéroport, les quelques passagers attendent, la plupart sont des étrangers, tous ont le nez sur leur écran ! Dans deux semaines, je vais rentrer en Corse, l’adaptation sera à l’inverse de mon arrivée, mais ce trimestre groenlandais m’a déconnecté de tout le virtuel, du confort qui rend esclave, qui nous fait perdre le contact avec la nature, avec le silence, ce contact qui nous envoie à la face les doutes, en nous offrant le temps d’y réfléchir. Une dame groenlandaise  me rassure, c’est la seule avec moi dans la salle d’attente à ne pas avoir d’écran, elle tricote, l’hiver est en train de retrouver sa place, son ouvrage protégera peut-être un chasseur, un pêcheur, je ne le saurais jamais. Le cœur serré, ma belle allemande grimpe dans le bimoteur pour Copenhague via Kangerlussuaq.
 
Je fais quelques courses en ville, des aluu passent de ci de là, du monde commence à me reconnaître, je me sens moins étranger, mais pas du tout encore intégré, il va falloir que je fasse encore beaucoup d’efforts pour comprendre la culture esquimau. A la coopérative, une combinaison de pêche est à ma taille, cet achat est plus que nécessaire, le froid est un passager clandestin qui rend la navigation compliquée. Emmitouflé dans cet habit fait pour la navigation polaire, les onglets ne me prendront plus en traitre. Orange fluo, en plus en cas de pépin, je serais encore plus facilement repérable. Seul, je reprends la mer. Le vent d’est, bien que de terre, lève un bon clapot, les petits bouts de glaçons sont des pièges à hélice, il me faut slalomer sans cesse. Oqaatsut et sa baie sont calmes. Comme à son habitude, le gros bateau Artic-line fait relâche sur le vieux ponton du port, des madriers, des poutres, des lambourdes, des rouleaux d’isolant, des caisses sont débarqués… Peut-être que les œufs, absents depuis un bon moment, sont en soute; la mascotte espère bien pour sa pile de crêpes !
 
Me voilà de retour à la cabane, je stocke le frais dans la grande bassine remplie de glace et retrouve le silence de la belle cabane avec vue sur la baie de Disko. Ce soir, une mélancolie s’empare du gros dur que certains voient en moi. En bon écorché vif, l’horizon me rassure, je ne fuis pas les hommes, je les observe, ils me font quelquefois saigner. Ces presque 3 mois de vie polaire m’ont encore plus rapprochés de l’essentiel, comme un moine en monastère himalayen, ce ne sont pas des mantras qui m’ont enseigné, mais des conditions de vie, moins aisées, plus rustiques. Comme après chaque grosse expédition, il va falloir que je digère tout ça. Il me reste encore quelques jours ici, je vais tout prendre ce qu’il y a à prendre, pêche à la morue, oursins, moules, balade avec les baleines, rencontre des phoques, rando en tête à tête avec la solitude et m’assoir pour juste aimer encore plus le monde… Vive la vie, même avec un bout en moins, l’important est de ne jamais boiter dans sa tête…
 
PS : Norra est rentrée aussi, ce soir Jo Zef réintègre mon sac de couchage, sacré mascotte.
 
A pluche.