En mode exploration

23 août 2017
 
La carte indique des lacs à portée de prothèse, l’envie d’exploration nous reprend de plus belle. Les dernières pluies ont rendu la toundra spongieuse, il nous semble marcher sur des literies de matelas épais. Les moustiques sont de retour mais en quantité négligeable, certainement leur dernier quart avant une mort certaine, le froid est sur le pas de leur porte. Un torrent nous sert de guide pour nous mener au premier lac, une impressionnante cascade l’alimente, de l’autre côté bien à l’est, d’autres lacs le rejoignent. Pas une route, pas un sentier, pas une cabane, l’homme une fois de plus ici, n’est que de passage. Mais nous ne voulons pas en rester là, d’autres montagnes nous donnent envie de voir ce qu’il y a derrière. Des lacs à l’infini, des vallées vierges à n’en plus finir. Des idées de rando guidées me viennent en tête, pourquoi ne pas proposer des
treks natures sauvages pour des valides qui contribueraient, en payant leur participation, à la venue d’amputés dans le coin, une idée à creuser, une de plus !
 
Vers midi, nous reprenons la mer, le baro a entamé une nouvelle chute, cela nous prédit encore du vent fort et peut-être même de la pluie. Le golfe gigantesque est rempli de gros icebergs, toute la nuit passée, des détonations ont bercé notre sommeil ! Entre des glaçons à apéritif, nous pagayons. Une belle dalle plate nous permet de poser nos kayaks pour les bonnes « nouilles chinoises » party, la marée étant descendante cela nous facilitera la tâche pour reprendre le large. A 400 m de nous, deux pauvres pêcheurs  tentent de pousser un gros glaçon qui menace leur filet à morues. Moteur enclenché à fond, ils arrivent à sauver leur outil de travail, une opération remarquable qui démontre une fois de plus la difficulté pour survivre ici. Tout doucement, nous nous approchons sans les déranger, leur madrague est pleine à ras bord, à la main,  ils ramènent leur butin, un effort de gladiateur. Leur embarcation est minuscule, le poids du filet donne de la gîte à la barque, bien sûr ils n’ont pas de gilet de sauvetage et aucun d’eux ne sait nager, mais ici c’est comme ça…
 
Nous reprenons la route vers le sud. Le baro est toujours en chute libre, nous décidons de rejoindre Oqaatsut, le vent se renforce, la pluie s’installe, ce soir nous retrouvons avec joie la cabane…

Cap des courants contraires

21 août 2017
 
 
Le ressac cette nuit est venu nous expliquer la vie du large, la mise à l’eau va être compliquée. Le kayak de Karin est très stable en mer mais beaucoup moins pour s’enfiler dans l’hiloire. L’exercice de cirque va donner le tempo d’une journée de mer. Un bon clapot nous prend à froid, la brise de nord semble établie à 10nds et tout autour de nous, les montagnes sont blanches de neige de manière incroyable pour la saison. Pas plus de 4° à l’abri du vent, avec une mer à la même température, la faute serait impardonnable. Le courant est dans le sens du vent mais là-bas au cap, tout semble différent, la mer est désordonnée, nos embarcations sont malmenées, je me sens énormément coupable d’engager Karin dans cette machine à laver en mode essoreuse. Nous sommes côte à côte, je la surveille d’un œil, son bateau part au surf, elle arrive à garder le cap, son expérience de mer est un gage de sécurité supplémentaire. L’océan en région polaire est très peu salé, il manque de la densité à la teneur en sel de la mer pour l’écraser, nous sommes ballotés dans tous les sens. Je suis en mode commando, je prie tous les saints pour que ce terrible cap soit vite passé, être à deux me rend encore plus tendu, sans moi je sais qu’elle ne serait jamais là ! Finalement nous passons sans mal, il nous faut reprendre des forces. Pour me rassurer, avec son bel accent munichois, elle me dit : Tu sais, pendant 30 ans j’ai fait plonger des touristes au large de Porto-Vecchio dans toutes conditions de mer, aujourd’hui c’est facile, je n’ai que moi à gérer ! 
 
Sur cette vérité, nous essayons de trouver un coin sans ressac pour la pause café. Au fond d’un fjord, un accès plus ou moins convenable semble pas mal pour poser nos kayaks. La marée est descendante, il faudra être prudent avec la nature du fond et là où nous sommes, ce sont des amas de gros cailloux qui nous surveillent… Le coin est à l’ombre, j’ai les mains qui me font terriblement mal, elles sont anesthésiées par le froid et le sang reprend son flux au bout de mes phalanges qui semblent exploser… A l’abri du vent et au soleil, on se refait une santé.
 
En grimpant les cailloux, nous avons remarqué au côté nord de la baie, un bateau solidement amarré, avec une petite tente pas trop loin. Sera-t-elle habitée, y aura-t-il quelqu’un dedans? Nous n’osons pas nous en approcher. Alors que nos cafés fument dans nos bols de thermos, un petit homme tout sourire vient à notre rencontre. Il nous lance le traditionnel kaffimik, et nous voilà invité par un pêcheur. Sans parler, il fait signe à Karin de rentrer dans la tente à l’abri du vent et nous verse un café sucré à volonté. L’échange est basique, mon groenlandais est très faible pour pouvoir échanger correctement mais nous sommes bien ensemble. Ces périodes de pêche seul sont de 10 jours, il pose des palangres appâtées aux ammassat… Puis de sa poche de combinaison de haute mer, il sort avec précaution un iphone, la technologie, même ici a sévi. Les photos s’enchainent, sa mère, sa fille, son village, sa maison… Ses rires nous enchantent, quel beau partage. Ole est un gars de l’océan, son au revoir nous rend nostalgique, la dureté de la mer, même avec la barrière de la langue nous à réunis pour un très beau bout de vie. Non sans difficulté, nous remettons à la mer nos kayaks, le vent maintenant est dans le bon sens, il nous ne restera plus qu’à trouver un beau coin pour le bivouac du soir. Une grosse casserole de moules énormes sera le cadeau final de cette belle journée de mer…
A pluche.

Camp de la pluie

21 août 2017
 
Je ne vais pas vous parler du changement climatique, car ce n’est pas du tout ma «science», mais ce que j’ai remarqué c’est qu’en un claquement de doigt, l’été n’a même pas eu droit à un automne, il a basculé en mode hivernal, constatation du «petit» méditerranéen que je suis ! La pluie ne nous a pas lâchés, le vent du sud a su maintenir le crachin et le froid. Ce matin, entre deux bourrasques, nous avons décidé d’endosser l’habit de Robinson Crusoé, mais qui sera le «Vendredi» de service ?  
 
Alors qu’équipés comme des cosmonautes, nous partions à l’assaut du point culminant de l’île qui frise les 250m quand même, Karin m’interpelle de loin, dame baleine a décidé de jouer la curieuse. Oubliée la rando, nous devenons de simples observateurs. A deux encablures de la rive, elle passe tranquillement sans s’occuper des deux «prisonniers polaires». Sa grâce et sa majesté nous émerveillent, cela fait 2 mois que j’en croise et à chaque fois, je suis aux anges. Comme une plongeuse, nous la suivons aux bulles, elle perce la surface en lâchant son souffle puis elle sonde pour retrouver son univers.
 
Nous reprenons la route, l’île n’est pas si grande et en quelques enjambées, nous la découvrons. Une cabane en bord de mer nous attire, bien sûr, pas de serrure, notre curiosité est trop forte, nous rentrons. Bien rangée, des petits lits sont superposés, des enfants doivent y passer du bon temps, le coin cuisine est aussi sympa, la photo pieuse bien sûr est en bonne place. Les « qivitoqs » ne pourront pas y séjourner. Puis à flanc de montagne, nous prenons de l’altitude. Dans un pierrier immense, un amas trop régulier nous interpelle, une fois de plus nous trouvons un tombeau des temps passés. Entre deux interstices, 3 crânes reposent, le lichen témoigne de la lointaine époque du décès de ces personnes. L’esquimau se moque du passé, il ne va jamais à la recherche de son histoire et ces tombes isolées resteront à tout jamais des mystères non
élucidés.
 
La pluie nous rabat au bivouac. Dans l’abside, j’arrive à rôtir les champignons ramassés du matin, les rabats de la tente ont vu sur le large au cas où un gros iceberg pète ou que dame baleine veuille bien repasser. La vie sous tente quand il pleut est un arrêt sur image, le temps
n’existe plus, allongés côte à côte, nous partageons ce présent si atypique. En visualisant notre situation, nous voyons un petit point orange planté au nord d’une île polaire désertique, ici nous sommes «nous», sans fioriture, sans façade, dans ces 3m² habitables à l’abri du blizzard, nos vies se mêlent. Karin me raconte son été, le mien est difficilement racontable mais au bord de la mer de Baffin, nous sommes juste à notre place.
 
Ce soir encore, la pluie et le vent du sud nous emprisonnent, la houle vient rendre la mise à l’eau difficile, mais demain est trop loin pour que l’on s’en
inquiète.
 
Rendez-vous lundi 21  à 12h40 sur les ondes de France Bleu RCFM avec Jean-
Charles Marcily.

Le froid, la pluie et les bourrasques

20 août 2017
 
L’escale rend le départ difficile, le confort de la cabane, demande une folle motivation pour affronter le froid et la pluie, pourtant là-bas au bout de l’horizon se cache la liberté. Un vent du sud-est de 8 mètres/seconde est annoncé. La pluie, très certainement, nous tiendra compagnie toute cette journée, mais d’un commun accord, nous décidons de partir vers le nord.
 
La marée est assez haute pour nous permettre le chargement des kayaks sans trop de portage. D’entrée, le vent dans le nez teste notre envie de départ. Fini les 15° de la semaine dernière, la neige n’est pas loin et les couches de vêtements sont nécessaires pour pouvoir tenir le coup. Karin ouvre la route, c’est elle qui doit donner le tempo, mais la règle est stricte, jamais nous ne devons être à plus de 50 mètres l’un de l’autre. Bien que plongeuse professionnelle, je lui donne les consignes de protocole en cas de chavirement. Son kayak, bien que stable, est beaucoup plus léger que son nautiraid, une mauvaise vague peut rapidement la faire dessaler dans une eau à 2°. La baie est calme, seul le vent contraire nous met dans le bain. Au bout d’une heure, juste avant la pause café, des icebergs jouent les acrobates en nous proposant des figures de gymnastique tout en lâchant des tonnes de glaçons, ça pourrait être le pays des apéros, mais ici l’alcool est très rare. Nous beachons nos embarcations, en prenant soin de coincer nos aussières de proue pour éviter la fugue de nos compagnons de navigation. Alors que notre barre de céréales fait trempette dans un bon jus de chaussettes bien chaud, un immense iceberg pète en se chavirant complètement ! Contemplatifs, nous admirons le spectacle jusqu’au moment où une vague se diffuse dans la baie. Ni une ni deux, l’unijambiste court jusqu’aux kayaks pour éviter de les poursuivre à la nage, ici tout est attention et concentration.
 
Nous reprenons la route avec prudence, la pluie est toujours là, notre détermination n’a pas bougé d’un poil de phoque ! A midi, une bonne nouille chinoise et sa boite de maquereaux à la sauce tomate, font partie de ces bons petits moments qui donnent du carburant. Mais la pluie redouble de force ainsi que le vent, nous sommes dans un fjord qui doit avoir un effet venturi, alors confiants, nous décidons de poursuivre. Les rafales sont vicieuses, elles marquent le visage, Karin, semble souffrir, mais ne veut pas lâcher. Je lui donne 20 mètres d’avance pour l’observer, les bourrasques
redoublent de violence, je vois qu’elle est à bout. Avec difficultés, je viens à son niveau pour lui donner la consigne de faire demi-tour. Le vent devient violent, je suis inquiet pour elle, il nous faut rapidement un abri. Un trou de galets cerclés de moules, sera notre arrêt d’urgence, l’accès est casse gueule mais assez bon pour battre en retraite. Karin, explose en larmes, l’effort a été violent mais nous sommes à l’abri, la pluie se renforce, il faut laisser passer l’orage… Finalement au bout d’une heure, le grain s’est épuisé et nous reprenons la route cap au nord. D’un beau campement, une baleine vient nous dire bonsoir, l’effort en valait la peine…
 
A pluche.

Avant départ

18 août 2017
 
C’est bien connu, à partir du 15 août ça se rafraîchit. On peut vous le confirmer, ici c’est déjà le début de l’automne. Le thermomètre décolle à peine du 0°, un vrai calvaire pour les «pôvres» moustiques qui tentent la
résistance, mais leur bataille sent la déroute ! La cabane est chauffée et tout est sec, ce qui change de ma vie de vagabond. Jusqu’à présent, le soir en tente, après une journée humide, le couchage avait le confort d’une belle pataugeoire! La pluie qui est assez rare en cette zone n’a pas cessé depuis plus de 24h, mais il en faut plus pour nous décourager. L’océan Arctique doit avoir une sorte d’aimant pour les nomades rêveurs.
 
Le kayak confié à Karin doit être testé. Les réglages, bien que basiques, demandent sérieux et précision. Le gilet sera obligatoire, bien moins stable que le Nautiraid, un chavirement serait fatal. Le golfe est d’huile, le plafond bas rend le silence encore plus lourd, plus puissant. Nous glissons sans bruit sur l’eau, la mer cristalline nous permet une observation détaillée des fonds. Oursins, holothuries, étoiles de mer, morues, tout est sous nos yeux à portée de pelle. Là-bas au fond de la baie, un torrent se jette avec force dans l’océan, c’est un endroit connu pour son eau limpide. Karin ouvre la marche, cela fait 2 mois qu’elle n’a plus pagayé, elle doit trouver son rythme. De mon côté Immaqa est complètement vidé de tout son matériel et il me semble aussi léger qu’une plume. Entre averses et accalmies, nous progressons mais le froid est intense, nous obligeant au port de gants étanches. Depuis une semaine, je m’étais transformé en fée de cabane, pour rendre la maison supportable mais cet appel du large me rend serein avec une folle envie de nouveau départ.
 
Une belle dalle plate reçoit nos embarcations, ce qui facilite le débarquement. L’eau ici, est à profusion alors qu’en bas dans le sud la sécheresse dévaste les maquis méditerranéens. Bien qu’abondante, ici c’est compliqué de l’utiliser, personne ne peut laver, rincer son matériel, tirer la chasse, faire couler un bain ou remplir une piscine. L’eau reprend sa vraie valeur. Ici, au pays d’apustiaq (flocon de neige), il faut, soit faire fondre des bouts d’icebergs, soit aller chercher son bidon d’eau au distributeur communal ou être à portée d’un torrent facile d’accès en bateau. Donc, nous remplissons nos bouteilles et un jerrican pliable, ce qui nous désaltérera pour quelques jours. Le retour est aussi polaire, mais la beauté du lieu nous kidnappe l’envie de nous plaindre, gémir ici, c’est une offense à la vie. De retour à la cabane, nous concluons que le test est positif.
 
Demain, nous chargerons nos kayaks pour une balade de quelques jours à la recherche de belles baleines. La balise sera activée, ce qui vous permettra de nous suivre à la trace, pas à pas.
 
PS : Jo Zef et Norra se sont gentiment proposés de garder la cabane. La mascotte retient que de belles casquettes (que je porte en photo), nous ont été envoyées de Corse, mais pas une à sa taille, là il boude !!!

Retrouvailles

17 août 2017

Depuis une semaine, la cabane est en transformation, en grand nettoyage estival… Il n’y a pas d’histoire sans fin, sans début, sans rire, sans inquiétude. La vie est une croisière où l’on se croise et depuis plus de 2 ans, j’ai croisé la route d’une belle plongeuse professionnelle qui est devenue ma compagne de vie. Elle là-bas, moi ici dans mon rêve polaire. Il est difficile de vivre par intérim une histoire engagée, qu’est une expédition en solitaire. Sur zone, on gère tant bien que mal, mais loin derrière son écran, le quotidien est inquiétude et questions.
 
Depuis hier, Karin a fait le voyage pour poser son sac, ici à Oqaatsut. Il nous semble que cela fait une éternité que nous ne nous sommes pas vus, mais pourtant, c’était hier que je la voyais partir d’Ata, me laissant face à une immense montagne à gravir. Mes peurs, je les ai contrôlées plus ou moins, mais elle, là-bas dans le brasier Corse, elle a tremblé pour le dingue de liberté, pour le fou de nouvel horizon. Un Freeman ne peut être enfermé par des raisonnements et des principes. Comment expliquer mon choix de vie, comment lui raconter les silences, comment lui offrir la Grande iberté ? Une manière simple pourtant, est à mes yeux la seule solution : partir avec elle pour quelques jours de mer loin du village. Quitter le confort du poêle à
pétrole qui chauffe et assèche la cabane, loin du «facile», pour une prise de contact forte et immédiate avec la nature si immense ici.
 
Aujourd’hui, l’hiver semble vouloir nous tester, juste derrière les berges du golfe, les premiers flocons saupoudrent les cimes, un petit 2° est à l’affiche de la fenêtre en bois. Une pluie fine, un crachin breton, emmitouflent nos pas
dans une toundra qui a souffert de sécheresse. Pour la première fois dans
l’histoire du Groenland, au sud d’ici, un feu de toundra a ravagé plusieurs hectares, chose extrêmement rare à cette latitude boréale. Plutôt que de rester enfermés, nous sommes allés à la cueillette du dîner. Les bolets sont
à portée de main, de grosses myrtilles nous régalent le palais et le thé du Labrador abonde pour un quatre heures aux petits biscuits. Puis, en bordure de mer, grâce au vent du Sud, nous avons récolté assez de morceaux d’iceberg pour l’eau de table…
 
Le kayak de Karin, Apustiaq est resté en Corse mais gentiment Quentin, le gérant de l’agence de voyage 66° Nord, spécialisée en voyage en région polaire, lui a prêté un de ses kayaks. En retour, nous avons une lourde tâche, il faudra baptiser cette nouvelle embarcation qui va rester ici au Groenland…
 
La tournée du village est simple. Je sens les habitants ravis de me voir enfin accompagné. Ici l’enthousiasme latin n’est pas de mise mais les poignées de main ont été très cordiales, ce qui démontre une super intégration. Réglage fini sur le kayak, nous retournons au chaud, laissant dehors notre escorte de «motoneiges» sur pattes, qui a profité de notre balade pour se rouler dans toutes les plus belles flaques de boues qui se présentaient à elle !
 
Jo Zef et Norra ont décidé eux, de rester garder la cabane !!!

Vidéo kayak et neige Expédition Kiffanngisssuesq

16 août 2017

Kayak, glace, neige mais bonne humeur

De passage à Ilulissat je profite d'une connexion pour vous faire partager un bon moment de franche rigolade polaire…

Publié par Frank Bruno Officiel sur mardi 15 août 2017

Pilluarit Bertheline

15 août 2017
 
 
Encore debout de bonne heure et de bonheur, le soleil est en excès de zèle, 24 heures sur 24 il inonde le petit village. Loin là-bas, un semblant de stade où 3 jeunes jouent au football, c’est rare chez nous une partie de foot à 6h du mat ! Quand on a la tête dure, c’est difficile d’en changer en claquant des doigts, je me suis mis une liste de boulot à faire au mieux avant que Karin n’arrive et je me fais un honneur de la respecter. Ici, c’est le système D qui est le seul moyen de réparer la vieille mais belle cabane. Ce matin, je dois remettre une partie du shingle qui a été arraché par une vilaine tempête, les feuilles de goudron pendent lamentablement et je dois jouer le funambule à cloche pied pour que tout rentre dans l’ordre. La grande échelle est mon exercice de cirque mais au final, une belle victoire avec une toiture nickel prête à affronter les froids hivernaux qui vont très vite arriver. Plus rassuré que là haut sur mon échelle de pompier, je décloue les anciennes plinthes et cornières de la maison, avec un peu d’astuce et de patience, je vais en récupérer un sacré stock.
 
Mais un cortège se dirigeant vers le cimetière me fait arrêter ma besogne. La moitié du village silencieusement se rend au « campu santu », je préfère le mot en Corse, il est plus significatif pour moi que cimetière. Au retour, quelques uns m’informent qu’à 13h je suis invité chez Bertheline l’une des doyennes du village pour y fêter ses 75 ans. Elle-même viendra me voir pour m’inviter, je me lance avec un pilluarit (félicitations, prononcé : pichouarit) qui la fera bien rire. En fait, elle et la famille allaient rendre hommage à son feu mari disparu. Pour être de cérémonie, je suis allé à la douche communale et mis un pull tout propre, un minimum, non !
 
Devant la maison, beaucoup de monde endimanché. Je suis un peu sur ma réserve, je ne connais quasiment personne et mon niveau en langue groenlandaise est plus que misérable. Une broderie magnifique ainsi qu’un décor de fleurs en plastique ornent la porte d’entrée. Une quantité indescriptible de chaussures dans le sas d’entrée me confirme que la maison est archi pleine, ici pour rentrer dans une demeure il faut se déchausser.  Tout le monde sourit, parle mais tout en silence, le buffet est garni d’une quantité de nourriture incroyable. Mais la table ne comporte que 6 chaises, coutume locale, chacun son tour mange quelques bricoles et laisse sa place, un jeu de chaises que je trouve d’une convivialité énorme. A un moment, l’un des plus jeunes entonne une chanson pour la fêter, tous le monde se lève et reprend cette aubade de cérémonie.
 
Entre vous et moi, je me sens bien, à l’aise même si l’échange est compliqué, puis Bertheline vient s’asseoir à mes côtés, je suis pieds nus et bien sûr, elle voit mon bout de plastique, alors par jeu, je retire ma prothèse et lui mets dans les mains. Tout le monde explose de rire, elle me fait un immense sourire qui me fait chaud au cœur. Les invités se succèdent quand un couple de personnes âgées me sourit, leur petit-fils les accompagne. Mais on se connait ! Il y a quelques jours, quand j’avais fait escale au village abandonné d’Agpat, j’avais rencontré une famille qui m’avait invité pour un café en m’expliquant la vie d’avant. S’il n’y a que les montagnes qui ne se croisent pas, là c’en est encore la preuve. Je les salue avec les mots d’usage, quand soudain le papy vient me serrer la main, une fois de plus je le prends pour une sacrée marque de respect. Après avoir goûté tous les gâteaux, c’est l’usage, non ! Je me retire en lançant un quajanasuaq et Bertheline qui me répond de manière hilare en bon français : Merci beaucoup !
 
Le cœur léger, je retrouve ma cabane et sa liste qui ce soir est quasiment toute cochée. Les icebergs sont toujours aussi majestueux et la vie ici toujours apaisante. Après demain, on ne va plus faire les marioles Jo Zef ! Norra et Karin arrivent enfin, finis la barbe de 6 jours, le pantalon pourri de chez pourri… La cabane, à l’intérieur n’est plus en mode chantier et la crasse est classée au coin des souvenirs…
Encore un beau bout de vie partagé…
A pluche !
 

Un dimanche au village

14 août 2017
 
Dimanche à Oqaatsut, un jour comme un autre, calme et silence ? Ben non, à 9 h tapantes, la cloche de l’église sonne à tout rompre. Les chiens sont athées, ce matin la preuve m’en a été donnée, leur aboiement fut si fort que le pauvre campanile semblait enroué. Mais personne n’a gravi les escaliers de la vieille église en bois, pas une ombre autour du lieu du culte. La religion perdrait elle de sa force ? Ici les croyances anciennes sont très présentes. Les qivitoqs (mauvais esprits) rôdent sur les plus audacieux. Ces âmes en peine viennent perturber celui qui se présenterait sur leur route. Dans certaines cabanes de pêcheurs-chasseurs, une croix est souvent clouée sur la porte pour éviter aux mauvais esprits de déranger celui qui s’y réfugie. Le mélange entre animisme et christianisme fait un drôle de mélange. Arrivés en masse au XVIIIème siècle pour la chasse à la baleine, les sudistes ont imposé leur religion, le chamanisme est devenu tabou, mais pas trop oublié, juste quelques restes pour entretenir les légendes.
 
Je poursuis ma tâche sur la cabane tout en surveillant si l’office serait donné, une occasion de me mêler aux ouailles et de sentir le moment, mais rien ni personne… Alors, je poursuis mon travail de fourmi. Depuis plus d’un demi siècle, cette maison a subi les affres des froids polaires et sa bonne forme me ravit de jour en jour. D’ici quelques jours, je reprendrais la mer, on ne peut se lasser d’une vie de nomade, surtout que cette fois je pourrais la partager en toute sécurité avec ma petite allemande.
 
Une journée dominicale paisible, ensoleillée et sans vent. Pour conclure ce beau dimanche, Julien et sa famille viennent faire un crochet par le village pour partager une grillade au bord des icebergs. Un de leur amis possède une minuscule cabane à quelques milles d’Oqaatsut, un coin paisible comme partout ici, d’ailleurs. Charlotte et ses trois enfants préparent le carburant de la grillade, de la camarine et du bouleau nain en suffisance pour maintenir le feu d’une plaque métallique. En premier, la graisse est coupée en petit bouts pour faire l’huile de friture puis les fines tranches de viande de phoque sont rôties dans ce jus. Une soirée simple comme est la vie au Groenland.
 
Lundi à 12h40, on se retrouve sur les ondes de France Bleu RCFM avec cette fois Vanina Buresi, je vous raconterai tout ça en détail…
A pluche…

Blues polaire

13 août 2017