Kangia

16 août 2019

Le mouillage était plus que parfait, la joie de vivre est le lien de la bande Bout de vie, encore une nuit paisible et sereine. Il parait qu’en bas dans le sud, il fait chaud, il y a du bruit, que l’eau est stockée en bouteille en plastique et que les plages sont noires de monde. Je suis certain que c’est une blague,ce n’est pas possible !
Nous reprenons la mer vers le sud, quelques bouilles moustachues nous espionnent, une baleine par ci, une autre par là. Au sud de vilains nuages arrivent droit sur nous, un détail de plus qui nous laisse indifférent. Nous filons vers le fjord de Kangia, le plus grand déversoir d’icebergs de l’hémisphère nord qui depuis 2004 est classé patrimoine de l’Unesco. Les baleines sont là, elles semblent nous attendre. Un spectacle qui nous laisse sans voix. La Louise coupe son moteur, seul le chant des baleines rien que pour nous. Elles semblent vouloir nous conter de vieilles et belles histoires du temps où les hommes n’existaient pas encore sur terre.  Il est temps de reprendre la route pour contourner bien au large, les monstres d’icebergs. Vers 17h, nous trouvons le mouillage idéal, une autre baleine nous accueille. Juste entre vous et moi, je suis certain que cette croisière est guidée par des anges bienveillants. Le crachin rend la baie mystérieuse, le froid est saisissant, mais peu importe, nous allons débarquer pour explorer les hauteurs prisent dans la brume. Sans aucune consigne la marche est silencieuse. Nous voilà face au déversoir, c’est juste surréaliste. Chacun est face à cette immensité. Je sens beaucoup d’émotion,beaucoup de connexion. Les filles s’enlacent, pleurent certainement en douce, le moment est puissant. Soudain le grand frère que je suis leur demande de se retourner. J’ai envie de leur dire un « truc » : Ce moment il est à nous, rien qu’à nous. Ici on est ce que l’on doit être, c’est-à-dire pas grand-chose. On se moque de nos souffrances, parce que c’est elles qui nous on fait grandir. Ici on se moque d’une douche, d’un lit moelleux, d’un repas chaud. Ici tout reprend sa place car on est vivant et c’est ça qui compte. Quand, dans vos vies vous aurez encore des coups durs, vous vous souviendrez de ces jours passés ensemble où la Liberté nous a guidé, enseigné, nous étions devenus le vent, la glace, les nuages.
Nous reprenons la route, le silence est toujours là. Un peu plus bas par un autre passage, un amas de pierres attise ma curiosité. Entre les espaces, je devine un crâne. Cette sépulture nous glace, quelle sera son histoire, sa datation ?
Dans un trou de souris notre bon Dédé en annexe vient nous récupérer, ce soir surla Louise des femmes et des hommes libres savourent l’instant présent.

Takuss

Sous les icebergs…

15 août 2019

 Drôle de nuit pour l’équipage de la Louise, du vent violent a secoué le bord toute la nuit. Quelques icebergs sont venus nous percuter violement, rendant l’ambiance vraiment impressionnante pour les plus jeunes. Au petit déjeuner, c’est le silence nous ne savons pas si nous prenons le large. Les bourrasques ont bloqué notre route de glace, il faudra y aller tout doucement. Le vent accentue la sensation de froid, le poêle au fuel réchauffe le carré, les sourires sont là mais personne ne dit rien. Au bout de 5heures de forcing, nous sortons de ce piège de glace, en un claquement de doigt le vent tombe. Le soleil nous inonde, encore un sacré bout de vie partagé.
Face à un torrent costaud nous mouillons, la manœuvre est délicate mais le
skipper connait son boulot. Une longue manche à eau est installée, il y aura de l’eau en abondance à bord. Le déjeuner aura lieu en milieu d’après midi mais vu que le soleil ne se couche jamais cela ne nous dérange pas plus que ça. Vers 16h,les sacs de plongée sont sortis , c’est le moment de tenter la balade sous-marine au milieu des icebergs. Tout le monde est motivé, mais très concentré. Le briefing est strict, l’improvisation n’a pas sa place. Sur une immense plage de galets, je vois mon équipe se mettre en maillot pour enfiler les combinaisons étanches un de mes rêves se réalise. Ma passion est la plongée, je rêvais de faire plonger quelques jeunes en mer polaire, comme dirait Bastien avec humour : c’est fait. A tour de rôle nous partons toucher ses mastodontes de glaces, par jeu certains monteront sur un glaçon plat, le rire nous empare… Vive la vie même avec un bout en moins.
Takuss

Seuls au monde

13 août 2019

Si cette nuit fut salutaire nous la devons à cette petite crique bien protégée de ces mastodontes de glaces qui nous entourent.La sensation de solitude est immense,nous avons l’impression que le monde des «autres» a disparu.Le silence est indescriptible,les jeunes,accrocs de musique ont lâché leurs écouteurs pour s’imprégner de ce moment fantastique.Nous débarquons à terre pour chercher un promontoire,le passage sera compliqué,de là haut nous pouvons nous en faire une idée.J’ai embarqué une caméra,peut-être qu’un court métrage verra le jour, immaqa !Je filme le silence, la magie du Grand Nord est abstraite comment trouver le bon angle pour pouvoir le partager.Les jeunes le savent et l’ont compris, ce qu’ils vivent là ne sera jamais racontable, photos,films,texte, soirée au coin du feu, rien ne pourra donner ce qu’ils vivent au bout du monde.Sur notre colline minérale la langue de la calotte polaire apparait, à vol d’oiseau elle doit être à moins de 3000 mètres.Entre notre mouillage et elle de la glace à perte de vue, le passage semble compromis.Nous formons un cairn,chacun y mettra sa pierre, son histoire, ses blessures.Nous sommes si petits, si fragiles ici mais tellement unis.
Nous levons l’ancre pour tenter le passage.La Louise de ses 40 tonnes pousse la glace qui explose sous son poids,mais nous comprenons que la tache sera mission impossible.Je monte dans le nid de pie situé à 7 mètres du niveau du pont.Nous devons faire demi-tour,le bouchon de glace est infranchissable.A 2 nœuds,nous revenons sur nos pas,les plaques d’icebergs sont denses,le bruit dans les entrailles de la Louise est surréaliste,elle vibre de tous ses sens.Nous tentons le passage par la partie ouest de l’île moins exposée au flux de la glace.Le but serait de rejoindre la base de la calotte polaire.Malgré le froid,tout le monde est sur le pont,pas de blablas inutiles,pas de rire en trop,la petite bande bout de vie est subjugué par cette navigation chaotique.Mes pensées s’envolent à ma dernière expédition kayak en solo sur cette même côte dans les mêmes conditions.La souffrance et le froid étaient mes compagnes de baroude.Le soir quand je me refugiais sous ma tente dans mon sac de couchage,je rêvais de partager ces moments avec des personnes de mon association.Le rêve est en train de se réaliser.
On parle souvent de chercheurs en évoquant les régions sauvages polaires,
aujourd’hui à bord de la Louise ce ne sont pas des chercheurs mais plutôt des trouveurs qui s’ouvrent à une vie différente.Découvreurs de nouvelles limites,découvreurs d’un océan de possibilités.En rentrant chez eux ils enverront bouler ceux qui leur diront qu’ils sont courageux,que c’est formidable ce qu’ils font.En rentrant chez eux,ils auront dans leur sac de voyage des clés pour aller encore plus loin,encore plus haut,encore plus fort.De grâce,réveillez vous,ils vont revenir plus fort pour vous botter les fesses,ils ont compris qu’on en avait qu’une seule de vie…
Takuss

Dans les glaces

12 août 2019

Ce matin nous étions au mouillage face au petit village de Qeqertaq,le groupe
électrogène en panne rendait le hameau d’une centaine d’habitants silencieux.Un gamin est venu à notre rencontre avec une musique de Rap qui sortait de son smartphone.Un jeune de moins de 10 ans un peu particulier, provocateur à souhait,chose absolument inédite pour le Groenland.Pas du tout impressionné par ceux qui avaient leur prothèse à vue,il nous regardait droit dans les yeux,sans jamais les baisser.Bastien est allé danser avec lui.Paradoxe de ce pays complexe et pourtant si attachant.Le cliché du chasseur avec sa lance et son kayak est bien révolu mais toujours à porté de pagaie.De retour à bord nous levons l’ancre pour commencer à nous approcher de la calotte polaire.De plus en plus la glace est dense,mais la Louise est conçue pour affronter ce style de situation.Tout le monde est en mode d’observateur.Peu de gens ont la chance de louvoyer sous ces latitudes.Les chocs par moments sont forts et secoue notre goélette dans tous les sens.La température chute pour s’approcher des 5°,l’ambiance devient vraiment polaire.Au bout de 5 heures de navigation,la glace s’agglutine rendant la navigation plus engagée. Il nous faut trouver le bon passage.Soudain un bout d’iceberg plat donne l’idée à Thierry de s’en approcher pour déposer Bastien.L’opération est délicate mais possible.En toute sécurité notre aventurier est sur cette plaque de glace, encore un beau moment d’émotion…
Au moment où je vous écris ces mots nous naviguons encore,le mouillage prévu est encore loin et la glace de plus en plus dense…Tout l’équipage Bout de vie vous embrasse.Demain j’essaierai d’être plus explicite.
Takuss

Baignade à Tartunaq

11 août 2019
 

 

Pas un bruit, pas une ride sur l’eau, l’océan Arctique est vraiment généreux avec nous. A une encablure de notre mouillage, une immense plage de sable gris. En toute confiance deux renardeaux polaires tentent de dépouiller une carcasse de phoque. Un simple rappel pour nous, les passagers de la Louise, qu’ici l’existence n’est que survie. Devant nos bols de céréales, nous débattons sur le programme de la journée. Le plan est conclu,nous descendrons à terre pour aller explorer ce bout du monde. Mais l’équipe est prête à bien plus qu’une simple randonnée, ils ont la volonté de tenter une nage polaire en simple maillot de bain. Les premières à avoir décidé de cette expérience , sont Lara et Elia, les autres par dépit ou provocation suivront le mouvement. Ils doivent tout prévoir, je serai juste là pour leur sécurité. Christian, que j’aime appeler le capitaine du drakkar est le mécène de cette aventure et bien sûr il fait partie de l’équipage.
Je vois souvent dans ses yeux beaucoup d’admiration pour ses jeunes prêts à en découdre avec leur nouvelle vie. Souvent les « autres » les définissent de
courageux, vous ne pouvez pas savoir comme cela les agacent, les irritent. Ils ne sentent pas courageux mais juste vivants. Avant d’embarquer sur l’annexe pour rejoindre la terre ferme,  j’emporte un seau et une écope, cela sera le petit plus pour la sortie du bain. Là-bas au bout de la plage un cours d’eau se jette dans 9l’océan, de l’eau douce pour se dessaler. Dédé le second retourne à bord, le silence nous saisi, l’immensité nous donne le frisson, nous ne sommes rien. En silence,nous suivons les striures causées par la marée. En abondance des traces de renards et de rennes pas un seul pas d’homme. Nous y voilà, le cours d’eau délimite la zone de baignade. Lara la première se déshabille, elle sourit mais nous la sentons concentrée. Sans ciller, sans trembler, elle marche au ralenti dans l’eau, soudain elle stoppe sa marche et s’immerge dans une eau à 4 petits degrés.
Pas un rictus, elle sourit, ca y est elle réalise son rêve. Elle nage, elle ne
veut plus sortir de l’eau, elle comprend des choses. La douleur, le froid ne sont que des informations à nous de ne pas leur donner trop d’importance. Le corps en fusion elle sort de l’eau, le seau est rempli d’eau douce un peu plus chaude que l’océan, elle se dessale pour laisser la place aux autres. Puis ce sera à Elia,qui toute seule découvrira la baignade en eau froide puis Bastien, Jean-Luc et Maxence. Christian et Louane ne sont pas prêts, ce sera peut-être pour une prochaine fois. Tous les nageurs sont ravis, émus de ce moment de grâce. Mais un défi en appelle un autre, un sommet semble narguer le groupe, ils partent à son assaut. De la plage je regarde le groupe, la pente est raide, compliquée d’accès,que le Diable se tienne tranquille mes vaillants chevaliers lui couperont la queue en atteignant fièrement le sommet. En attendant leur retour, Elia et Louane m’aident à bâtir un foyer de fortune et récolter des branches mortes de camarines, nous allons faire cuire des moules sur une pierre plate…
Nous reprenons la mer pour nous rapprocher de la calotte polaire, la mer se
charge de glace, la température chute, l’aventure continue.
Takuss

Village abandonné de Qulissat

10 août 2019

Pas une ride, la mer est d’une tranquillité que seul le Grand Nord sait offrir.
Le petit-déjeuner sera pris en mer, la journée va être une longue navigation. Les icebergs nous observent, savent-ils qu’à bord certains sont en sursis ? Ce qui est certain, c’est qu’ils se moquent de nos bout en moins. A travers le hublot du cockpit, bien au chaud, un bol de céréales nous réchauffe un peu. Soudain sur notre bâbord, un troupeau de phoques capuchons nous observent, espiègles, mystère de la nature leur museau possède une poche qu’ils gonflent en cas de danger ou d’excitation. Un peu plus loin un bébé phoque annelé se prélasse sur un bout d’iceberg à la dérive, aura-t-il déjà vu des hommes ! Le ciel est d’un bleu azur pur et cinglant, le pont de La Louise devient l’espace d’une matinée une aire de bronzage. Seul le ronron du diesel casse l’immensité de ce lieu. Chaque iceberg a sa forme, son histoire. Nous imaginons son destin, sa route.
Certainement c’est un de ses aïeuls qui a rencontré le Titanic. Le GPS nous
indique que la latitude 70° nord vient d’être franchi, le Pole Nord n’est pas si loin que ça.

Nous déjeunerons en mer, l’océan arctique est toujours clément. Vers
14h, l’ancre est mouillée devant le lieu dit Qillulisat. Devant nous, une centaine de maisons multicolores se dressent, comme beaucoup d’endroits au Groenland ce village est abandonné. Dédé le second nous débarque, mais il y a du monde.Quelques maisons sont en ruines, mais d’autres arborent encore une belle prestance. En haut de la piste en terre un homme s’approche de nous.En anglais nous communiquons, c’est une équipe de géologues qui prélèvent quelques pièces uniques. Ils nous invitent dans la maison communale qu’ils utilisent comme camp de base. Sur une vieille table une pile de vieilles photos tentent de nous raconter le temps jadis…
Nous continuons notre visite vers l’ancien hôpital, tous les carreaux ont été
brisés, la vision est étrange. Le plancher est en ruine, les pièces dévastées.
Dans une salle, nous trouvons une ancienne salle de radio, les jeunes joueront les apprentis médecins, les fous rires inondent le village fantomatique. A vu de nez,nous sommes d’accord pour estimer à 300 individus ce lieu qui était une mine de charbon minéral. En 1970, l’exploitation a du être fermée pour manque de rendement, le village fut abandonné. A notre retour, nous croisons une autre personne qui s’empresse de nous causer. Ce vieil homme est arrivé ici en 1947,son père était médecin du village. Il nous raconte sa vie ici, un vrai film des temps anciens… Depuis 15 ans,il vient seul chaque été,passer 3 mois dans son village, mystérieux destin!Il est temps de retourner à la plage, nous devons reprendre la mer pour trouver un mouillage sécurisé…. Devant un thé fumant et quelques biscuits, nous échangeons sur cette visite, plus qu’étrange… Entre les icebergs nous louvoyons, la vie est vraiment belle au pays des Niviarsiaq…
Takuss

Premier jour de mer vers Qeqertassuaq

9 août 2019

 Le brouillard est encore présent ce matin dans la baie face au village qui semble fantôme. La fine équipe Bout de vie est en pleine forme, le petit-déjeuner est le bienvenu pour la longue journée de mer qui nous attend.       

La passe est en mode marée haute, avec prudence la Louise se faufile entre courant et cailloux. Sur notre bâbord au large, un immense iceberg nous salue, lui aussi fait route doucement vers le nord. La température est fraiche, la présence de beaucoup d’icebergs accentue le froid matinal. Pas un bateau, pas un mouvement sur l’eau ; seule la brise du nord nous accompagne. En eau profonde, la grande voile de 100m2 est envoyée, cela
appuiera la route sous moteur. Le brouillard va et vient, le slalom entre les cailloux demande beaucoup d’attention au second,Dédé ,qui est à la barre. Tout le monde est sur le pont mais le froid fera rentrer toute la belle bande dans le cockpit. Et dire que dans le sud c’est la canicule avec des milliers de bateaux sur l’eau. Au bout de 4 heures , nous voilà au mouillage à quelques encablures de l’ile de Qeqertassuaq au nord ouest d’Oqaatsut. L’annexe est mise à l’eau , 4 à la fois nous débarquons. Une immense plage sert de refuge à une bande d’oies qui du coup prennent le large. Il nous semble incroyable que sur des dizaines de kilomètres aucune maison, aucun village ne puissent exister. La brise est moins présente à terre du coup les brulots en profitent pour nous harceler. La
toundra est spongieuse mais tout le monde marche joyeusement en silence. Une tombe abandonnée nous rappelle la difficulté de survivre en ces zones.
Ici tout est éphémère. Sur la plage des milliers de traces d’oies nous font comprendre que nous sommes en trop ici. Les vents du sud érodent le rivage et de ci de là des pierres rondes semblent des énigmes géologiques. Avec Bastien, nous nous amusons avec une partie de pétanque polaire en utilisant
ces cailloux absolument sphériques… Pour conclure notre rando nous allumerons un petit feu histoire de se réchauffer… Louane et Lara m’ont fait une confidence ! Elles n’avaient jamais osé pratiquer la randonnée, je crois qu’en rentrant elles vont s’y mettre…
Takuss

A bord de la Louise

9 août 2019

 

Etre en région polaire c’est s’adapter aux conditions climatiques, aux aléas du temps présent. Ce matin brouillard et crachin, le thermomètre ne dépasse pas les 8°. Au chaud devant le poêle à pétrole de la petite maison bleue l’ambiance est bon enfant. L’équipe se soude, se confie. Des ados qui te racontent la vie comme j’aimerai entendre plus souvent dans le monde des grands. Comme quoi nos souffrances peuvent être révélatrices de vies plus sereines, moins virtuelles. Chacun doit plier son package, démonter le tipi et être prêt à embarquer. Les filles, en attendant de monter à bord, vont se réfugier dans la salle communale pour écrire leur journal de bord. La compagne de Steen ; Sara-mina va à leur rencontre, elle va essayer de leur enseigner un peu de groenlandais… De mon côté j’essaie de penser à tous avant de fermer la maison. Sur le canal de sécurité VHF je rentre en contact avec la Louise. Thierry et son second Dédé son entrain d’arriver sur zone.

La magnifique goélette sort du brouillard, le cliquetis de la chaîne de mouillage qui ride l’océan arctique nous annonce le début de l’aventure. Après plusieurs courses autour du monde en solitaire, Thierry a pensé et construit la Louise pour pouvoir partager sa passion des océans. Je sens d’avance que cela sera incroyable. Avant d’embarquer sur l’annexe il nous briefe sur les gilets de sauvetage et le comportement à avoir en cas d’homme à la mer, j’aime son côté strict. Ici les têtes en l’air n’ont pas une durée de vie très longue.

Sur le pont nous sommes initiés aux premières instructions, tous sont très attentifs, puis c’est le moment de rentrer dans le ventre du voilier. Aménager à la façon d’une cabane de montagne de suite on s’y sent bien, chacun doit trouver sa place, son coin. Le diner sera composé de morue arctique. Demain dés 9h nous lèverons l’ancre vers le Nord…

Takuss

Premiers pas à Oqaatsut…

8 août 2019

Le journal de bord reprend du service, les 6 équipiers bout de vie sont biens installés depuis avant-hier dans le petit village d’Oqaatsut situé à plus de 300km au nord du cercle polaire sur la côte nord-ouest du Groenland. Bien qu’en été la température est bien différente d’une saison de canicule dans la lointaine Europe. Ici pas de nuit en ce moment et un silence à couper le souffle. Le village de 23 habitants semble vivre au ralenti, seul les chiens de temps à autre donnent de l’ambiance pour réclamer leur part de morue ou de phoque. Le tipi est installé sur la zone réservée au « camping ». Pas de commodité mais une vie absolument surréaliste pour un habitant des villes. La vie de baroude peut commencer. Les baleines et les phoques sont au rendez-vous, comme cette année je n’en ai jamais vu autant, incroyable. La première journée fut ensoleillée, ce qui leur a permis de prendre pied avec un environnement très différent de leur quotidien. Rando sur les hauteurs du village et récolte de myrtilles pour la première tarte de la petite maison bleue. Les règles sont stricts, personne ne doit partir seul, personne n’a le droit d’improvisé, ici en un claquement de doigt tout peut basculer dans l’extrême. Les repas se font dans la maison mais il est hors de question de la squatter, tous doivent rester dehors à comprendre et humer ce pays fascinant. Mon pote Steen est venu me prêter main forte pour ramener tout le monde d’Ilulissat au village, son sourire nous a beaucoup touchés. Ici la rigueur du pays rend les gens silencieux et avare en sourire, un bon mot, un regard pétillant cela est un cadeau inestimable, il nous a comblés.                                                                                                   Aujourd’hui le crachin à rendu la journée comme je les aime, mystérieuse à souhait. Entre deux icebergs nous avons caboté jusqu’à une grande dalle minérale pour attaquer notre exploration du jour. Toundra, myrtilles, camarines à n’en plus finir et des espaces vide de toute âme, de toute connotation humaine nous et le vide. Là-bas au large un souffle, dame baleine nous offre une aubade, serait-elle l’ange gardien du groupe… Ce soir le poêle à pétrole est allumé, les têtes en l’air font sécher leurs chaussettes, mon rôle de grand frère me demande de les rassurés mais aussi de leur exprimer ma manière de voire les choses. Ici, dans le grand nord des affaires mouillées peuvent vite engendrer des situations compliquées. Les jeunes ont compris la première leçon. Devant leur visage rougit par le froid et l’océan arctique je suis ému en douce, de les voir sous mon toit. Et dire que pour un cheveu on aurait pu ne pas être là… Demain le voilier polaire la Louise devrait arriver au mouillage, là commencera encore une autre aventure. Vive la vie…

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Bivouacs et baroude…

1 août 2019

 

Le petit bateau est chargé bien en ordre, le protocole de sécurité lui est toujours le même, nous devons être au maximum autonomes. Pas loin de 200 litres d’essence nous permettront d’être assez libre de manœuvre en cas de mauvais temps, notre cap sera vers le nord. Le vent d’Est quasi constant depuis quelques jours a poussé au large les immenses icebergs déversés depuis le fjord de Kangia, la mer est libre de glace, cela nous favorisera la navigation. Le golfe de Pakistoq est souvent ventilé, là, aujourd’hui, c’est le calme plat. Pour Marie-Noëlle c’est son premier voyage au pays de Nanoq, je me dois de trouver des bivouacs absolument nouveaux et loin de ce que je connais, ici il y a le choix. Au fond d’une petite baie, un nuage d’oiseaux de mer attire notre attention, phoques et baleines sont dans un festin de rois polaires. Tellement accaparés par l’orgie, nous arrivons à nous en approcher à une encablure, le spectacle est féérique. Le moteur est coupé, les baleines à bosse nous gratifient de sauts hors de l’eau, il en est de même pour les phoques groenlandais. Juste en face une dalle plate semble idéale pour le débarquement, derrière, une prairie de toundra nous semble parfaite. Ni une ni deux ma chérie saute à terre, nous déchargeons notre barda. Le silence est surréaliste, seul le bruit du casse-croûte de nos hôtes trouble la paix du lieu. Cette année les myrtilles pullulent, ce sera le dessert. Des branches mortes de camarines alimenteront un petit feu pour chauffer nos gamelles, ce sera un diner spectacle. Nous décidons de nous aventurer sur les hauteurs de notre camp. Pas de traces suspectes d’ours blanc, nous sommes rassurés. Les lacs sont tous plus beaux les uns que les autres, quel pays. Soudain, sur un promontoire nous devinons tout en bas un petit point orange, c’est notre tente ! Mon Dieu, comme c’est immense ici. Pas une maison, pas une route, pas un bateau, nous sommes seuls au monde. Même si en ce moment il fait tout le temps jour, il est quand même sage d’aller dormir un peu. Emmitouflés dans nos doux sacs de couchage, une baleine encore plus téméraire que les autres nous offre un spectacle merveilleux. A dix mètres du bateau elle arrive à sortir mi-corps de l’eau pour des « splashs » incroyables !                    La nuit fut douce et sereine, comment pourrait-il en être autrement ? Au matin nous démontons en silence notre camp, les phoques sont déjà là. Une bonne vingtaine de bouilles moustachues nous observent, à notre tour de leur dire un Takuss (au revoir). Le petit bateau nous amène sur une mer à peine ridée vers le nord. Un immense fjord est sur notre tribord, ce sera l’exploration du jour. Là aussi je n’y ai jamais posé prothèse. Au fond de cette échancrure longue d’une bonne dizaine de kilomètres, une baie parfaitement ronde nous attire, le seul hic est son débarquement ! La plage qui borde ce havre de paix est une berge à pente douce composée de vase, le bateau devra être mouillé loin du bord pour ne pas être pris par la marée basse. Nous trouvons un endroit convenable sans sable mouvant. Tout doucement nous débarquons le barda du bivouac. Un beau promontoire à 200 mètres de la plage sera le coin idéal pour monter la tente. Le vent d’ouest se lève, cela chassera les moustiques et brûlots et le petit bateau sera bien protégé des rafales. Après avoir dégusté une belle darne de morue polaire, nous nous offrons une sieste bien méritée. La tente une fois montée, je remarque un monticule de pierres à 20 mètres de nous, c’est une vieille tombe qui a une ouverture nous faisant comprendre qu’elle est vide. Les esprits très présents dans la culture groenlandaise m’ont certainement influencés, je n’aime pas cette proximité ! Donc je m’extirpe de la tente quand je réalise que l’amarre qui était frappée à terre, a lâché et notre Poka est au mouillage par l’ancre de poupe en plein milieu de la baie. Je me demande si un « qivitoq » ne nous aurait pas fait un tour de force pour nous tester ! Nous sommes sur la berge, la marée est haute, ici aucune chance que quelqu’un passe, nous devons trouver par nous même la solution. La température de l’océan Arctique en été doit être aux alentours des 4°, dans cette baie peu profonde je pense qu’on peut rajouter 2 à 3 ° ! La solution est là, je n’en vois pas d’autres, il faut que j’y aille à la nage. Je suis concentré, Marie-Noëlle a été briefé au cas il m’arriverait quelques choses. Téléphone satellite, position en longitude et latitude et tout un protocole que je lui ai rédigé calmement sur mon calepin. En slip, t-shirt et bonnet je pars en douceur vers notre embarcation. Le froid m’assaille, mais je ne dois pas flancher, je me ressaisi, je sais que ce n’est qu’une information, alors je nage tout en douceur. Ici il ne devrait pas y avoir d’orque, je me rassure comme je peux. Le bateau n’est qu’à une soixantaine de mètres, le froid me lâche, je me sens bien. Finalement j’atteins le bateau qui a le moteur en l’air. Sans m’affoler, je trouve la commande sur l’embase pour le faire descendre. Le genou sur les ailettes du moteur je me hisse enfin à bord. Ma chérie est rassurée, il me faut maintenant faire la manœuvre sur une seule jambe, puisque ma prothèse est restée à terre. Je récupère mes amarres et démarre le moteur qui part au quart de tour, ouf. Mais là mon sang ne fait plus qu’un tour, la direction ne donne plus. Je suis sans voix !!! En slip, t-shirt et sur une guibole je suis face au vent d’ouest qui se renforce, le froid commence à me jouer des tours. Je me concentre et laisse ce détail de coté, je dois trouver rapidement la solution. J’analyse, je diagnostique, je crois avoir compris, il manque de l’huile hydraulique dans mon système de direction. Mon bidon est plein, je n’ai pas d’entonnoir, ce n’est pas grave. Je dévisse rien qu’avec mes doigts sans encore savoir comment j’ai pu faire ça sans outil la vis de remplissage et finalement tout rentre dans l’ordre… Au bout d’une heure de bataille en plein vent, Marie- Noëlle prend les amarres et me remet mes affaires. Sans vous mentir je n’ai jamais eu froid !

De retour à la tente je vais me recueillir vers cette sépulture abandonnée, je suis athée mais j’avoue que j’ai fait une prière de pardon. Je me demande si quelques « qivitoqs » n’ont pas voulu nous jouer un tour.  Le soir sur notre petit promontoire nous nous sentons seuls au monde mais heureux d’être là dans ce bout de terre si mystérieux…

Le lendemain nous avons repris le large vers d’autres coins, d’autres lieux… Après plusieurs jours de mer le retour à la petite maison bleue nous a ravi mais avec un petit gout de regret. C’est vrai qu’on était bien si loin des autres…

Takuss