Seuls au monde

16 août 2018

C’est la dernière journée pour notre capitaine du drakkar noir. Comme nos anges gardiens sont formidables, il y a une tempête de ciel bleu sans le moindre souffle de vent !
Mes hôtes ont deux options, la première est une virée en mer à la recherche de coins perdus, ou l’ascension du gros pavé derrière la maison, ce sera la deuxième. Le protocole est toujours le même ; il faut être encore plus vigilant que n’importe où au monde. Mon sac à dos comporte toute la sécu et plutôt que de déjeuner avec « les fameuses » nouilles chinoises ce sera des sachets de nourriture lyophilisée, une manière de leur faire comprendre qu’aujourd’hui encore ce sera du baroude polaire.
Nous voilà partis, les jeunes chiots sont à nos trousses, mais à la première dalle à gravir ils retournent à leur occupation de voleurs de morues ! Si il n’y a pas de vent, c’est logique, les moucherons sont là par millions autour de nous, mais je remarque que mes potes se sont vite adaptés, ils ne portent pas encore leur moustiquaire de tête. Les terrasses rocheuses nous barrent la route, il faut mettre les mains, il faut être concentrés, « mon » Dume est en mode machine. Pour les nouveaux de ce journal de bord, avec Dominique (Dume en Corse) nous avons en 2005-2006, traversé l’Atlantique à la rame en 54 jours de galère. Sur 26 équipages valides nous avions eu la chance de finir 3éme. Je peux vous dire qu’une odyssée de la sorte nous a unis. Donc Dume, se régale, son amputation fémorale (coupé au niveau de la cuisse) devrait lui poser problème, mais ce n’est pas bien le connaître, il prend de la hauteur sans la moindre contrainte. Régulièrement nous prenons notre temps pour admirer le paysage qui est a couper le souffle, la baie de Disko est couverte de glace et d’icebergs. La brise de sud-ouest nous sauve, les suceurs de sang sont obligés de jeter l’éponge, ils disparaissent. Il nous faudra deux bonnes heures pour enfin atteindre le belvédère, l’effort est récompensé, nous sommes comblés. La photo selfie qui va bien rien que pour vous et nous nous « régalons  » de nos sachets de purée lyophilisée. Tout au long de l’ascension pas besoin de leur conseiller le silence, le lieu ne se prête pas aux babillages. Nous sommes dans nos bulles, la quiétude de la montagne nous berce, nous prenons ce qu’il y a prendre là et c’est juste suffisant. La brise est polaire, mais nous déjeunons ici pour ne pas nous offrir en pâture aux insectes. Les conversations vont bon train, un mélange de blagounettes de garçons et de philosophie sur nos vies de balafrés. Mon ami valaisan s’est transformé en ces 10 jours, son visage est épanoui, il se lâche, nous taquine, nous tend des pièges verbaux amicaux. Mais nous sommes comme deux sales gosses et nous le chambrons à tour de rôle. La magie de la vie nous a réunis ici, lui l’enfant prodige de la finance est venu rejoindre un nomade du Grand Nord qui à son tour à fait venir son « frère » de rame et ça marche du tonnerre de dieu. Comme quoi nos différences peuvent être une sacrée force.
Nous nous offrons une micro sieste, mais la brise de sud-ouest se lève, le froid nous envahi, il nous faut bouger. Nous n’arrivons pas à nous imaginer qu’en bas dans le sud la canicule est installée, les plages bondées, les montagnes engorgées, ici il en est tout autre, nous sommes seuls au monde et dans une fraîcheur bénéfique. Le vent est incroyable, en un claquement de doigt la glace encombre la route entre Oqaatsut et Ilulissat, demain à 6h nous allons devoir nous frayer un passage avec Ifaraq.
A la descente, des tapis de myrtilles nous transforment en randonneur-cueilleur, les bolets arctiques sont à foison, ici tout est abondance. En milieu d’après-midi nous rejoignons la maison bleue, une douche à la maison communale va nous remettre en forme. Ce soir menu groenlandais : foie cru de phoque, mataq de narval, ammassat séchés, flétan cru et autres bricoles…
Demain matin notre capitaine du drakkar noir, va retourner chez lui. Vu son haut poste il a voulu rester anonyme, et j’ai suivi ses désirs, mais sachez tout de même que depuis cette année son groupe financier est devenu mécène de Bout de vie. Un grand merci à toi Capitaine, tu vas nous manquer. Une étoile bleue supplémentaire est peinte sur le mur blanc du salon, il a écrit ceci :
Tomber encore, se relever toujours.
Take care.

 

Dume est arrivé..

15 août 2018

Ilulissat Airport, Dume débarque au Groenland, je me l’étais promis, le rêve se réalise. Nous sautons dans un taxi pour le port, l’appel du large est plus que nécessaire. Mais avant de prendre la route vers le Nord je voudrai lui faire un cadeau d’arrivée. En Polynésie, de belles vahinés vous coiffent de fleurs. Ici ce seront de belles baleines qui viendront lui offrir danse et chant. Trois beaux spécimens à 5 mètres d’Ifaraq, rien que pour nous…

Oqaatsut est devant nous, le capitaine du drakkar noir est prévenu, avec Dume ca va dépoter !

La mise à quai une fois encore, donne le ton, un bon gros phoque est amarré solidement au ponton. Les nuages de moustiques n’ont encore jamais gouté du triathlète « world champion », ils vont se gaver.  Ce soir, à la cabane l’un de mes rêves les plus intimes se concrétise, « mon » Dume est assis en face de moi. Nous rions, nous sommes émus, notre amitié est si forte, si profonde, qu’il m’est impossible d’y mettre des mots.

Ce matin c’est le petit déjeuner, l’iceberg « smiley » est encore là mais il a subi un régime sec, ça sent l’explosion. Mes deux hôtes, papotent, échangent, je fini quelques petits travaux. Au moment du repas je leur soumets une idée cabocharde ! Et si vous me faisiez la sécurité pour que je puisse faire de l’apnée ?  Je sens un peu de tension dans leur oui, je leur promets d’être prudent, nous y allons.

Après 20minutes de mer nous voilà au bord d’une belle rive où certains gros icebergs sont prisonniers, l’eau est cristalline, pas un souffle d’air, nous et la grandeur des régions arctiques. Ici pour faire de l’apnée une combinaison étanche est obligatoire et pour l’enfiler seul, cela demande du talent de contorsionniste, Dume va m’aider. Me voilà emmitouflé dans mon équipement, je glisse sans bruit dans l’océan arctique, pas d’orques en vue, on peut y aller tranquillement. Les oursins tapissent le sol, des holothuries gigantesques aussi, une ou deux morues tentent l’approche, qu’est ce que c’est beau!! Je barbotte, je me laisse bercer par ce moment de grâce, je me laisse envouter, une sensation étrange se passe, je ne me sens plus seul, comme si tous mes anges gardiens étaient là pour me protéger. Il  m’est impossible de me rendre compte du temps qui passe, des tourments de la vie terrestre, ici tout semble si simple. Puis une envie, une montée d’adrénaline me pousse à découvrir encore une nouvelle limite, et si j’allais rendre visite au bel iceberg en face de moi. Je sais qu’à cette saison ils peuvent s’écrouler sans crier gare, mais je me sens en état de grâce, alors j’ai confiance. Pas besoin de parler, Dume et son binôme m’observent. Je nage les yeux grands ouverts, j’ouvre mes oreilles, je sais qu’au moindre craquement il me faudra réagir. La masse blanche qui s’enfouit dans les abysses me coupe le souffle, je me sens petit, je prends ma place sur la planète océan, je ne suis qu’un simple plancton. Il est là stoïque, je sais qu’il observe, je lui promets de ne pas le déranger, il m’autorise à l’effleurer… En remontant à bord d’Ifaraq, je n’ai même pas froid, quel bonheur… Je lui adresse comme une prière, je lui demande pardon de tellement d’audace, il me fait comprendre qu’aujourd’hui je pouvais. Merci la vie!

De retour, La Louise toujours au mouillage nous salue, Thierry son skipper nous accueille pour un thé, et nous partons sur des échanges magnifiques. Pas de banalité, de mots pour combler une vie vide ; on cause, mers et océans, vent, courant, vie, oui c’est ça on cause vie, parce qu’on est vivant.

Même si je n’ai pas accès au net je sais que vous être nombreux à suivre ce journal de bord. Pour certains vous êtes à l’hôpital en plein soin, en centre de rééducation, on vous a dit des choses, on vous a dit que votre vie va être différente. Acceptez la comme elle vient, 35 ans après mon terrible accident je remercie la vie de m’avoir enlevé cette jambe, car sans elle je ne serai pas où j’en suis aujourd’hui…

Je vous envoie plein de courage avec une bonne brise polaire pour vous rafraîchir… Je pense à vous!

A pluche

Et ca continue!

11 août 2018

Aluu les amis, je serai bref car la vie ici me pompe une belle énergie, on bosse sans relâche, mon « pote » le Capitaine du Drakkar noir suit mon rythme… Je ne veux pas m’arrêter, il y a un boulot immense à faire et j’aurai toute la mort pour me reposer. Ca y est, toutes les fenêtres son décapées et repeintes. Un boulot ingrat et poussiéreux surtout  quand on travaille avec les fenêtres ouvertes! Il me semble que mes doigts sont devenus des cornettos à la crème gelée !

Ok, je vais cesser de gémir, je suis au Groenland et vous dire que c’est toujours beau est un mot trop faible. Ce matin le soleil enfin revenu, avec une brise polaire, a inondé la cabane. Là, à deux pas, deux belles baleines nous ont honorées de leurs chants. Elles ont jouées devant nous dans un ballet unique et majestueux; inoubliable !

A Oqaatsut aujourd’hui, c’est la rentrée scolaire, l’église qui sert de salle de concert est aussi l’école, mais 50% des élèves sont absents, 3 sur 6. Ici, les images de référence sont toutes, autres qu’en bas au sud. La seule école qui compte ici c’est celle de la vie et je peux vous dire que de vivre ici, c’est l’université +++ !

Au village, ils nous voient travailler d’arrache pieds, pardon pour le jeu de mot, personne ne dit mot, personne ne vient nous voir mais je sens de temps à autres des regards furtifs. Je pense qu’ils sont heureux de voir la cabane reprendre vie. Le vendredi c’est le jour de la douche et de la lessive pour moi. A la salle communale, Fareq a vu mes cernes, ma perte de poids, il m’a sourit et m’a appelé « Frankini » ce doit être un compliment exceptionnel au Groenland! Il m’a expliqué l’histoire de ma maison, de ses habitants, il est heureux que je m’en occupe autant. Cela m’a fait du bien…

Inès, mon papillon, a fait de sa propre initiative un appel à cotisations sur le groupe Facebook. Vous savez qu’un projet mérite finances et vous savez qui en bénéficie alors on compte sur vous!!

Je vous souhaite tout le meilleur du monde.

PS : Une pensée pour Jean-Phillipe Rapp qui est à la tête du Festival du film d’aventure et d’exploit des Diablerets. Ce sera son dernier festival. Hélas on ne m’a prévenu qu’aujourd’hui que je devais lui faire une vidéo mais c’est mission impossible à Oqaatsut.

Alors voici quelques mots :

Cher Jean-Philippe, je suis très ému de savoir que c’est ta dernière, je ne pourrai jamais oublier tout ce que tu as fait pour moi. Quel honneur d’avoir gravi en direct le musée Olympique de Lausanne pour une conférence télé sur le dépassement de soi. Quel souvenir d’être encore à tes cotés à l’université de Genève et de pouvoir booster les étudiants venus en masse. Comment oublier toute tes invitations au Diablerets comme jury du festival. Je crois que mon record d’assiettes de raclette englouties n’a pas été encore battu !  Merci Jean-Philippe, merci du fond du cœur je sais que cette dernière sera forte pour toi… Becs depuis le Groenland et tout de bon…

 

 

 

 

Groenland… la suite!

9 août 2018

Finalement le vent est tombé, finalement le calme prend place, il nous amène un beau crachin avec un brouillard londonien et 6 petits degrés. Le village est redevenu silencieux, les icebergs ont pratiquement disparu, seul le « smiley » surnommé ainsi par les jeunes, est encore ancré sur un haut fond. Par contre son arc de triomphe a volé en éclat, l’explosion fût si forte que même la cabane a tremblé.

 Depuis hier à deux pas de la porte, une chienne vient de mettre au monde 6 chiots. Un acte de survie terrible, la mère offre toute son attention à ses boules de poils, je me demande combien survivront…

 Le capitaine du drakkar noir, mon invité, c’est le surnom qu’il aura pour son séjour ici, commence à prendre ses marques. Il a croisé en coup de vent mes stagiaires qui ont compris que mon hôte était un grand personnage, son groupe financier est depuis un an le mécène de mon association. Cet homme de la finance suisse n’est pas venu en touriste mais pour m’épauler dans ma tâche de restauration de la maison perdue. Muni d’une classique salopette bleue, depuis 2 jours, il décape toute les huisseries de la maison, un travail de fourmi nécessaire pour repeindre les fenêtres qui depuis quelques décennies souffrent des bises polaires. Chacun de notre côté nous travaillons, de temps à autres nous échangeons, mais l’endroit ne laisse pas place au discours inutile, n’oubliez pas que nous sommes au pays du silence.

 En fin de matinée, un homme franchi le pas de la porte ; mon pôte Brieuc, vient me dire au revoir. Je le sens moins « déconneur » que d’habitude, il vient juste me prendre dans ses bras, dans quelques minutes il part avec son équipage du voilier Akta vers la grande route du passage du Nord-ouest. Dans son accolade je sens une immense émotion, un immense soupir. Je lui souhaite bon vent, la route ne va pas être facile mais une bougie brûlera, pour lui, pour ses coéquipiers, pour son rêve. Ils devraient rejoindre l’Alaska courant octobre…

En fin d’après midi « mon » capitaine me fait une petite frayeur, il demande à s’allonger rapidement, la vie est austère ici. On dort à même le sol dans une maison poussiéreuse en chantier. Ce petit coup de moins bien m’inquiète un peu, après coup il revient à lui, je vais lui faire prendre l’air, une excuse pour aller chercher le diner. Nos grosses combinaisons de mer enfilées, nous prenons le large pour une partie de pêche. Le moteur coupé nous sommes dans un silence indescriptible. Pas la moindre ride, la mer est lisse. Des icebergs entonnent leur explosion, nous guettons aussi les baleines, avant-hier au même endroit une est venue à 5 mètres à la proue d’Ifaraq. Une grosse étoile de mer se fait piéger, puis ce sera au tour de quelques scorpions de mer que je relâche aussitôt, et enfin deux grosses et grasses limandes vont venir diner avec nous.

Nous prenons le chemin du retour par le chemin des écoliers, la vie est simple ici, très simple. Bien sûr le confort manque, bien sur que les facilités du sud nous sembleraient divines mais on ne peut pas tout avoir dans la vie, alors nous prenons en pleine face cet air de liberté.

Dans nos assiettes le poisson nous rassasie, le dialogue commence, nous savons que nous sommes chanceux d’être où nous sommes. La rusticité du lieu a fait fondre le superficiel, et l’homme de la haute finance se confie au nomade du grand Nord. Les courbes du CAC 40 n’ont plus trop leur place ici, nous causons de la vie, la vraie celle qui fait vibrer, celle qui te rend Homme, qui te rempli de doute sur son devenir futile et superficiel. L’argent, la différence sociale volent en éclat, c’est ça la magie du Grand Nord.  Nous échangeons nos rêves, il me souffle les siens, je lui cause du petit papillon qui remplit mon cœur, mon âme.

Ce soir là haut au pays de nanoq deux hommes ont oublié pour un instant qu’ils n’étaient que des mortels, parole, à un moment on s’est crus immortels…

Lundi « mon » Dume arrive, là ca va être encore un grand moment …

Ps :BTAPP

 

Takuss les 6!

5 août 2018

Reveil à 5h, le soleil et les moustiques sont déjà au rendez-vous, la belle équipe doit démonter le camp, le départ est fixé à 8h30. Les yeux vers le large, je vois, je sens le vent, le bateau est petit, je croise les doigts ! Au départ l’émotion est palpable, le village est endormi, seule Ingrid est au rendez-vous d’adieu. Cette jeune femme est touchée par le groupe, sa vie est sur un fil, malgré son cancer elle guide encore un groupe de kayakistes en baie de Disko. Nous lui envoyons toute notre énergie, Ange-Paul et Marion s’en sont sortis, on sait qu’elle aussi… Au mois de septembre elle repart au combat contre sa maladie… Allez visiter sa page Face Book Ingrid Ulrich, sa volonté et sa rage de vivre sont impressionnantes!
Nous voilà partis, le village d’Oqaatsut est dans le sillage du vaillant Ifaraq, le vent de terre est virulent, il me faut jouer l’indien pour être en toute sécurité. Nous frôlons la côte, la brise a chassé les icebergs, la mer est libre de glace mais les moutons annoncent une traversée musclée. Pas un mot, pas un geste, les 6 le savent, c’est leur dernière heure au pays du silence. Je me demande se qu’il se passe dans leur tête. Je croise les doigts en douce, au bout du promontoire le port est en vu, ouf nous y sommes.
Tous va très vite : un taxi est là, un autre pas loin, nous filons au bout des 3 petits kilomètres de route unique d’Ilulissat à l’aéroport. Patrick à l’aller a perdu sa carte d’identité, j’espère qu’il va tout de même embarquer avec son permis de conduire, là aussi ça passe ! Les bagages sont enregistrés, il est temps de se dire « takuss ». Chacun à sa part d’émotion, tous m’embrassent, tous me regardent droit dans les yeux, je sens de la fierté, chacun a réussi à trouver de nouvelles limites.
Mes derniers mots ont été : « Bravo les jeunes, vous avez découvert de nouvelles limites, vous avez compris que c’était possible. Quand les « autres » parlent, vous, vous agissez. Quand les « autres » vous disent attention, vous, vous avez déjà dépassé le danger. Avant que vous partiez, je veux juste vous dire que je suis fier de vous. N’oubliez pas que vous devez vous bouger les fesses, ne jamais lâcher, croyez en vos rêves ils vous appartiennent, la vie ne vous attend pas, elle se moque de vos bobos, alors foncez même si vous boitez… »
Un peu ému, l’aventurier à cloche pied ! Je saute dans un taxi pour rejoindre la ville où je dois faire mes courses, ce soir à la cabane leurs rires me manqueront. Par moment je sais que je n’ai pas été tendre, pas conciliant du tout, mais c’est ma marque de fabrique, c’est ma manière de transmettre. Il faut bosser pour y arriver, les mous ne s’en sortiront jamais et ça je crois qu’ils l’ont bien compris.
Depuis mon arrivé à Oqaatsut, un immense iceberg est scotché devant la cabane, une de ses immenses veines de glace lui donne un air souriant. Nous l’avons baptisé  «smiley », promis les jeunes je vous donnerai de ses nouvelles, le jour où il commencera sa longue route je vous tiendrai au courant, je sais que tout au long de son voyage il se souviendra, qu’un jour dans un village groenlandais une bande d’abimés de la vie avait trouvé une belle excuse pour vivre coute que coute…
Mon hôte arrivé cette nuit sera mon binôme cette nuit. Furtivement ce matin il a rencontré la belle équipe, il a été très touché. Lui aussi a perdu son bagage, décidément cela devient une tradition d’Air Greenland…
Jusqu’au 30 aout je serai au pays d’Apoutsiaq mon journal de bord vous sera confié. Pensées polaires, philosophiques, rencontres, introspection, rêves de papillon, projets, écriture, encore quelques beaux jours pour être un Freeman plus que jamais…
PS : BTAPP
A pluche!! 

Dernier jour…

4 août 2018

Il y a des moments qui restent gravés dans la vie de tout un chacun et hier soir en fait partie. La toute petite église protestante d’Oqaatsut s’est transformée hier en salle initiatique où le chamanisme nous a transporté dans un autre monde. Un groupe d’hommes et de femmes sont venus présenter leurs rites, leurs croyances, leurs origines. Nous étions les témoins d’un moment de grâce. Chant guttural, où le vent de la toundra se fait entendre, où les pas du grand nanoq nous ont fait frissonner, où les aurores boréales nous ont enveloppé de tendresse, où les qivitoqs (esprits malfaisants) sont venus nous conter légende. Nous en sommes sortis bluffés et conquis, les anciens du village nous regardaient en coin, je crois qu’ils nous apprécient…

Ce matin le vent a encore pris de la force, la bise est vraiment forte, autour du poêle à pétrole un petit déjeuner copieux réchauffe ma belle équipe. La pluie omniprésente nous prend en otage alors nous  décidons d’orner le grand mur blanc de quelques étoiles. Nous, les mutilés de la vie nous sommes des lumières filantes rescapées du big bang. Alors chacun a dessiné son étoile avec son verbatim. Encore un bon moment d’émotion et de tendresse.

Puis je dois mer remettre à chercher la solution pour ma cabane qui n’est pas encore électrifiée. Mais ici tout est compliqué… Le responsable de la « technique » parait motivé pour m’aider; il appelle Ilulissat qui bascule à Nuuk la capitale pour revenir à Ilulissat où d’après une dame, ma maison n’existe pas… Mdr ! Ma maison étant à deux pas de la salle communale qui est toujours fermée, je me dis qu’en tirant des rallonges ( ramenées de Corse) je pourrai être sauvé… On me promet que lundi se sera arranger!
Immaqa! (peut-être!)

Pendant mes démarches, les filles se lancent dans la cuisson d’une belle pile de crêpes, avec le froid de canard qu’il fait dehors tout le monde est d’accord pour les engloutir. Nous sommes vendredi et  ce les douches communales seront fermées tout le week end, alors nous en profitons pour un décrassage bien mérité.

En plein milieu du golfe, La Louise, belle goélette du fameux marin Thierry Dubois, est solidement ancrée face au vent qui ne faibli toujours pas. Nous sommes très chanceux; il nous invite à bord pour une visite guidée. Le voilier est tout simplement somptueux, du long de ses 19 mètres il est taillé pour les mers polaires et peut accueillir à son bord 8 invités. Thierry nous parle de son parcours hors norme de régatier. Il a participé à 2 Vendée Globe Challenge et a subi un naufrage à 3000kms au sud de l’Australie tout prês des côtes d’Antarctique. Sa vie est aventures et découverte de nouvelles limites, je sens mes stagiaires très très attentifs, ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre des légendes de la mer. Alors que nous parlons de la navigation au Groenland, un grand boum nous interpelle. Mon pote Steen nous appelle, il est sur une embarcation, je n’en crois pas mes yeux! C’est mon petit bateau Ifaraq qu’il vient de récuper sur la berge, mon aussière, par les coups de boutoirs dus au clapot, à cédé ! Il monte à bord avec un grand sourire, les qujanaqsuaq (merci beaucoup) sortent en boucle, le sauveur a été sauvé ! Il est temps de rejoindre la terre ferme, nous échangeons nos contacts, je crois qu’une belle histoire entre La Louise et Bout de vie  est en train de voir le jour…

C’est la dernière soirée de l’équipe, demain matin de très bonne heure ils vont devoir démonter leur camp, à 11h « local time » ils s’envoleront pour rejoindre leur famille. En attendant ce soir ils vont avoir la chance de gouter au mataq (peau et graisse) de narval, foie de phoque cru, ammassat séchés, suivis de la soirée chants chamaniques.

A minuit je reprends la mer pour aller chercher un de mes invités qui va continuer à m’épauler pour la restauration de la maison bleue… Encore une sacrée journée…

Un immense Takuss du bout du monde, on vous envoie de la fraîcheur, du silence et beaucoup de sérénité…

PS : BAPP

Victoire!!!!!

3 août 2018

Ici le jour ne se couche que très peu mais les journées n’en finissent plus ! Ce matin froid, brouillard et crachin, l’ambiance est lugubre mais les 4 jeunes sont plus que motivés ! Petit-déjeuner de bonne humeur mais il va falloir faire le briefing de départ. Elisa, Marion, Rémi et Ange-Paul vont relever leur défi ! Je vais les déposer dans un coin perdu entre ici et Ilulissat et par leur propre moyen ils devront rejoindre la maison bleue. Les sacs sont sévèrement contrôlés, couverture de survie, nourriture, briquet couteau, téléphone sat, balise Spot, Gps, piles de rechange et quelques bricoles de survie. Juste avant de partir je leur confie ma canne de marche qui me suit depuis longtemps. C’est un bout d’aulne gravé de « grigris » protecteurs, provenant du camp des solitudes qui peut recevoir à son extrémité un gros poignard sud-africain. Ce prêt est une sorte de bâton relais, je sens en eux beaucoup de fierté dans ce geste. Il est temps de partir, les consignes des soirées passées sont revisitées, le froid les emmitoufle dans leur défi. Nous devons zigzaguer aux milieux des icebergs, le fond du fjord est vraiment encombré. Nous y voilà, une paroi sera notre quai d’adieu. Avec beaucoup de précautions tous la gravissent la route sera plein nord. Les 4 jeunes me disent un au revoir plein de courage, ils voguent vers leur destin à la découverte de nouvelles limites. Debout sur un piton je les vois grimper dans la toundra spongieuse, je leur offre ma confiance, ils vont encore plus grandir. De l’émotion me prend aux tripes, ces 4 gamins ont vaincu des cancers, de terrible accidents, une naissance différente mais de leur souffrance ils en ont fait une force. Dés qu’ils ont passés la crête, je reprend la mer accompagné d’une grosse baleine…
De retour à la cabane je trouve mes 2 autres aventuriers : Patrick au ponçage des fenêtres, Audrey bouquinant près du poêle à pétrole. Je ne cesse de regarder le sud, la pluie redouble, ils vont vivre une vraie belle aventure…
Vers 15h ils arrivent enfin, trempés jusqu’aux os mais si fiers d’avoir réussi! Par moment ils ont dù traverser la toundra avec de l’eau boueuse jusqu’au genou. Le débriefing est simple, ils ont remporté une victoire, la vie est vraiment fantastique!

De mon côté je dois résoudre un problème sur le câblage d’accélérateur sur bateau, ma caisse à outils est plus que basique, Ange-Paul vient m’épauler. Il faut démonter le boitier, mais la rouille bloque les écrous, mais un miracle survient. Au mouillage un magnifique bateau polaire, La Louise, son capitaine Thierry viens vers nous et à trois nous résolvons le problème, le bateau semble avoir retrouvé sa forme… Ce soir nous sommes invités pour une soirée de chants chamaniques, je crois que l’émotion va encore nous coller serrés ! 

A pluche!

Le Chant des baleines

1 août 2018

 

 

Imaginez une barre d’immeubles de 15 étages à n’en plus finir, mais composée uniquement de glace, dans un silence absolument incroyable… Les icebergs nous encerclent, nous sommes si petits ! Soudain, un râle, un gémissement, un chant, les baleines percent la surface, elles sont là pour eux, pour moi, pour vous derrière votre écran. Il est 23h et il fait encore soleil et sous un ciel bleu d’azur. La mer est d’un calme surréaliste et là au milieu de l’océan arctique 7 survivants, 7 miraculés de la vie, 7 privilégiés en sursis.  Ce moment de grâce fait oublier les boiteries du quotidien, les pauvres prises de têtes qui n’ont plus de sens quand Dame La Mort rôde… Ce soir nous avons vécu un moment de partage éternel.

Ce matin le brouillard encercle Oqaatsut mais le soleil lui nous inonde, un petit vent de sud nous protège des suceurs de sang, la vie est agréable au village du bout du monde. Au programme, des petites retouches en façade sur les bavures mais surtout une séance de taguage!!  Nous avons mis une énergie incroyable pour accomplir cette restauration mais il nous fallait nous l’approprier. Si une rue d’Hollywood a immortalisé des stars, ici il me semble important que des étoiles soient mises à l’honneur. Mains nues, couvertes de peinture bleue, nous laissons nos empreintes sur la face sud, un feutre donnera le patronyme, la maison a ressuscité, un peu comme nous.

Mais un point noir dans le village nous fait mal au bide, le coin poubelle est immonde, les sacs non ramassés depuis plusieurs jours sont éventrés par les chiots en divagation et le petit 10° estival rend l’atmosphère nauséabonde. Alors avec l’accord de la commune nous ramassons tous les détritus. Une trentaine de sacs de 100 litres au total transportés en quad à l’incinérateur…

 Les filles nous ont fait une surprise à midi, elles ont voulu elles-mêmes préparer le repas et nous confectionner des crêpes…

Milles bises depuis la cabane bleue…

Week end polaire!

30 juillet 2018
Samedi matin c’est le week-end, les pieds traïnent, les cernes sous les yeux
donnent l’état des lieux, tout le monde est cuit. Brouillard, crachin et
température polaire affaiblissent les troupes. Il faut que je les ménage;
ce matin ce sera pêche en mer. Pas loin du village, il y a un petit
promontoire que j’ai rebaptisé « Cap des morues ». Une longue ligne avec de
sérieux leurres multicolores va très certainement intriguer quelques
curieuses, mais ce matin rien ne mord ! Nous bouchonnons sur une mer extra
plate au milieu de très beaux icebergs, le silence est impressionnant. Le
bateau étant petit, personne n’a le droit de quitter son poste, si quelqu’un ne
respecte pas la règle je suis obligé de montrer mes gros yeux. Comme cadeau de 
bienvenue aux pays d’Apoutsiaq, un petit iceberg se désintègre devant nous, nous offrant 
un vrai festival de glace, mais aucun poisson ne daigne monter à bord, à
part quelques scorpions arctiques, que je rejette aussitôt. Une immense
étoile de mer se laissera piéger aussi. Mais il nous faut
trouver le repas du midi, alors nous changeons de coin pour enfin remplir
le seau de belles morues. Mais les oursins nous tentent aussi, alors munis
d’une longue grapette nous les cueillons tranquillement dans une eau
cristalline. Pour le midi le déjeuner sera basique mais local, omelette
d’oursins, pâtes aux crevettes de la baie et morue frite… L’après midi sera
libre, certains s’évaderont pour une longue sieste d’autres pour récolter
du thé du labrador qui embaume nos mugs quand il fait trop froid.
Dimanche ; le ciel est bleu azur, cela présage une belle journée en mer.
Chacun doit remplir ses thermos d’eau chaude et ranger sa ration de midi à
base d’éternelles nouilles chinoises, là où nous allons, il va faire
froid et nous serons vraiment isolés, il faut penser à tout. Dans un
sac étanche mon téléphone sat, la balise spot, une grosse trousse à
pharmacie et quelques bricoles au cas où… Nous prenons cap vers le nord, la
glace est moins dense, ce qui nous permet de passer sans problème mais le
vent d’est est modéré, ce qui lèvera un clapot polaire. Il me faut louvoyer
auprès des plus gros icebergs pour être à l’abri des vagues. Au détour d’un
immense glaçon, dame baleine nous offre un beau spectacle qui nous laisse
sans voix, puis ce sera un couple de phoques ; que c’est beau la vie ici!!
Puis nous rentrons dans l’immense golfe de Pakitsoq, aussi grand que celui
d’Ajaccio, mais sans aucune âme qui vive ou qui navigue, pas une seule paillote bruyante,
nous sommes seuls au monde. Le clapot est fort, le bateau tape, mais ne mouille pas,
donc nous poursuivons pour arriver aux pieds de falaises immenses où se jettent
de multiples cascades merveilleuses. Des oiseaux par millions nous accueillent, je coupe le
moteur à l’abri du vent, la musique est magique. Fulmard, Guillemot
(appelés aussi pingouin) jouent les base-jumper pour notre plus grand
plaisir. Nous poursuivons la route pour les passes des mers intérieures de
Pakistoq. Miracle! Nous arrivons juste à l’étal de la marée, qui en une
fraction de seconde me donne l’ordre de foncer dans ce goulet pour aller
explorer cette mer si fermée, si secrète. La première chose marquante c’est
que l’eau est turquoise et sans aucun iceberg, le goulet n’étant que de 30
mètres de large aucun glaçon ne peut y pénétrer. Nous naviguons en mer
inconnue, nous sommes devenus en un claquement de doigt des explorateurs
comme, Baffin, Franklin, Admunsen et autres fous rêveurs à la recherche de
nouvelles Terres. Mais je n’aime pas ce coin dangereux, je ne suis plus
seul, la présence de mon équipe à bord me demande beaucoup plus de vigilance,
je décide de faire demi-tour.
De nouveau dans le goulet le flux du courant commence à prendre de la
force, il peut atteindre plus de 20 nds !
L’adrénaline polaire, rien de tel pour se sentir vivant, alors nous
poursuivons dans un coin que j’avais découvert l’année dernière en kayak,
je m étais promis d’y ramener des personnes de mon association Bout de
vie. Et voilà que le rêve se réalise, ils sont tous les 6, prothèse à terre, 
dans cette ancienne caldera d’une beauté exceptionnelle. Une fois  Ifaraq (nom de notre bateau),
bien mouillé et amarré, nous explorons le site. Les restes de mon bivouac
de l’an passé sont intacts, personne n’est donc passé là depuis un an !
Je crois que vous avez bien compris ici, c’est calme et paisible !
Puis nous baladons jusqu’au moment où Ange-Paul et Rémi se lance un défi.
Je souris, car je sais que les récits de mes aventures, le soir après le
diner, les passionnent, et eux aussi ont envie d’aller chercher de
nouvelles limites. Aujourd’hui ils ont décidé d’aller nager dans l’océan
arctique ! Bien que nous soyons encerclés de moustiques, ils se retrouvent
en slip de bain pour une baignade qu’ils ne pourront jamais oublier. Je
crois qu’ils sont en train de monter une future aventure en tête à tête, on
verra bien !
 Trop fier de mon équipe de 6 warriors…
A pluche !
 
 

 

 

Cèpes polaires

28 juillet 2018

Le coup de vent est passé sans trop secouer le bivouac mais la pluie est
encore là, elle burine la tente de mes aventuriers ainsi que leur moral !
Le petit déjeuner est silencieux, l’équipe est fatiguée, dormir sous tente
est un exercice qui demande en région polaire un peu d’habitude et pour
certains c’est un baptême.
La façade sud ne peut être peinte, la pluie est dans la mauvaise direction,
mais il y a tellement de tâches à effectuer que nous ne perdons pas de temps. Le vide
sanitaire de la maison est un vrai capharnaüm, il est temps de tout sortir
et de trier ce que l’on pourra. Me voilà à quatre pattes déblayant 
l’entrée… l’odeur est surréaliste!! Des peaux de phoques en décomposition
m’offrent un fumet sympathique pour démarrer la journée ! Nous faisons la
chaîne pour tout sortir et en fin de matinée, tout est propre avec
une pièce dégagée et claire. La bonne surprise est la découverte d’un sac
contenant 3 paires de « qamiq » en parfait état. Ces bottes en peau de
phoque sont cousues à la main et sont d’un confort incroyable pour les
marches dans la neige. L’année de fabrication doit dater, cela restera un
mystère incroyable. A midi mes aventuriers ont des têtes fatiguées, épuisées, la pluie
n’a pas cessé de la journée alors ce sera relâche avec une douche pour tout le monde. Mais ici
au Groenland tout est compliqué, rien n’est jamais sur, il n’y aura pas
d’eau chaude !
En milieu d’après-midi une partie du groupe squatte la maison autour du
poêle à pétrole mais le soleil pointe le bout de son nez. Je vais les virer
avec tact pour qu’ils soient dehors à profiter du spectacle de la baie de
Disko qui s’illumine avec le soleil… Ange-Paul et Rémi partent en randonnée
seuls, ils ramèneront un gros panier de bolet arctique…
Ce soir ce sera crevettes du coin et champignons… et avec le sourire s’il vous plaît!
Vive la vie!