Tempête d'hiver, régénératrice de vie...
-Sémaphore de Pertusato, sémaphore de Pertusato, du Cabochard :
-Cabochard, je vous reçois fort et clair…
-Pourriez vous me donner la direction du vent, sa vitesse moyenne et en rafale SVP…
-Direction au 290° s’orientant doucement vers le Nord, moyenne de 52 nœuds avec rafale à 82 nœuds…
-Je vous souhaite bon quart et repasse en veille canal 16…
Ouais la mascotte, je crois que la nuit va être sans moustique ! L’extrême sud de la Corse est réputée pour ses coups de vent légendaires. Depuis la fin de l’été le vent d’Est a voulu jouer au maître des lieux, il nous a balayés pendant plus de 40 jours. Le levant est un vent perfide qui rend fou, mais il a oublié que le vrai patron est le Maestrale. Beaucoup se sont réjouis de l’été indien de la douceur qui n’en finit plus, mais Eole tenait en soute le tout puissant Nord-Ouest… Je l’attendais depuis un moment mais je ne pouvais pas m’imaginer qu’il avait tellement envie de se dégourdir les ailes. Ces semaines d’oisiveté lui ont redonné une forme de jeune homme et cette nuit il a démontré qu’avec ce style de « ventilateur » il faut être très très prudent. 22 heures le baromètre chute de manière vertigineuse, j’ai armé le Cabochard au combat, 11 amarres pour essayer de le caler et des défenses du côté ponton où il pourrait se drosser. Les enfants de Véro étaient venus pour un diner exotique mais ils sont partis plus tôt que prévu. La tempête arrive : « Elle va manger le bateau lâchement mouillé, elle va abattre le mat mal étayé, elle va drosser l’embarcation non surveillée… » Le calme est soudain, sournois ! L’anémomètre donne un malheureux dix nœuds, puis le coup de poing arrive 60 ! Le Cabochard ploie, se courbe et fièrement se redresse. Le ballet commence, les rafales sont énormes, la mer devient fluorescente. Véro reste à bord et ses silences en disent long. L’électricité disparait, le bateau passe en mode mouillage. Je fouille les cales et ressors mon vieux chauffage au gaz, ma veste de ciré et la frontale rivée sur le front ; j’ai compris que la nuit va être « sportive ». Les nouveaux pontons flottants se désolidarisent des pannes existantes, les passerelles tombent à l’eau et en profitent pour sectionner la canalisation d’alimentation en eau potable. La mer fume, le bateau d’un copain ne semble pas en bonne posture, mais je ne peux l’atteindre puisque le ponton n’est plus accessible. Je démarre ma grosse annexe, je sens Véro tendue de me voir partir dans la furie. Le pneumatique pourtant lourd semble un fétu de paille ! J’essaie tant bien que mal de sauver ce que je peux de la vedette. Son annexe est entre deux eaux, je la hisse en force, sa bâche est déchirée et tout est chaviré… De retour à bord je reprends ma veille, l’anémomètre qui est gradué jusqu’à 60 nœuds reste bloqué, le Cabochard est assailli par les coups mais résiste. Je guette du coin de l’œil le baromètre mais il continue sa descente. Pour détendre l’atmosphère je rappelle à Véro quelques histoires de filles qui ont affronté seules les mers du sud. Nous ici on ne risque rien, juste du mouvement et demain matin tout sera rentré dans l’ordre. On se remémore les navigations que l’on a faites ensemble. La traversée d’Afrique du Nord où elle prenait son quart car j’accusais trente heures d’affilées de veille. Cette nuit là le vent force 7 propulsait en surf le Cabochard vers la Sardaigne, les chalutiers jouaient aux lucioles et ma « Vrai » avait su déjouer tous ces pièges sans me réveiller… Le passage du Cap Horn, où ne pouvant plus tenir en cabine, elle émigrait sur le pont et devenait une cap-hornière un poil verdâtre… Être de quart dans ces conditions est une manière de retrouver une complicité avec mon vieux bateau, je l’écoute, je le sens et on discute, l’un sans l’autre on est rien !!! La clarté arrive, le vent a molli ce n’est plus qu’un pauvre force 9. Dans une heure le soleil chassera l’obscurité et nous allons pouvoir constater les dégâts occasionnés par cette furie. Des bateaux blessés, les deux pontons définitivement désaccouplés et une joie de découvrir que sous la croute de sel, le Cabochard a su s’en sortir comme un vrai loup de mer…
La journée va s’avérer longue pour tenter de remettre un peu d’ordre dans ce petit abri, j’enfile ma combinaison et pars pour une interminable journée humide. Dans mon masque mi eau mi mer j’admire mon vieux complice indemne…
Un souvenir ne s’achète pas il se vit…








Accédez au Flux RSS du site Bout de Vie







