Avant de partir …

10 septembre 2017
 
Comme par recueillement, une troupe de baleines est venue ce matin au lieu même où hier, l’une de leurs sœurs fut dépecée. Un moment qui m’a glacé le dos, comme si elles venaient lui rendre hommage. Les hommes, la nature, la cohabitation n’est pas toujours si simple. Vivre ou survivre disait la chanson de Balavoine…
 
Dernière journée entière à Oqaatsut, demain je vais commencer ma migration vers le sud. Mon kayak m’a demandé toute mon attention, dessalé, contrôlé et surtout remis en état, il passera l’hiver ici.  Je suis un peu triste de laisser mon compagnon de baroude là, mais je crois que c’est sa place, il porte un nom Groenlandais, c’est dire s’il est fait pour vivre sur cette terre de glace et de rêve. Le bateau que j’ai mis à terre hier a besoin d’un dernier petit boulot de finition. Son armateur n’est pas encore au courant, mais je sais que mes deux coups de sika et quelques vis en inox ne seront pas de trop. Mais le vent d’est (kangia) est violent, mes mains, une fois de plus, semblent vouloir tomber. Concentré, j’arrive à finir mais pas sûr que le mastic ne tire avec cette température négative.
 
Sur le retour vers la maison, les 4 gosses du village jouent au ballon en se moquant du froid, je me sens vraiment délicat, une vraie chochote en vadrouille
polaire ! Alors je bricole, je range, le vent se renforce, je me dis qu’aujourd’hui à part deux bourrasques, il ne se passera pas grand-chose. Mais ici, chaque jour c’est différent. Déjà, Steen and brother ramènent chacun de leur côté, un renne, puis un phoque. Le vent fort pour eux c’est un truc à touristes, ok, je m’incline. Mais ce n’est pas fini, trois petit bateaux flambants neufs tentent de s’amarrer non sans difficulté au ponton flottant. Tous équipés de combinaisons fluos, je me demande quelle sorte d’estivants cela peut-être par ce temps d’ours polaire. Par deux, ils partent en éventail dans le village, c’est midi, j’ai autre chose à faire que de « curioser » ! Mais on tape à la porte, oh non, encore des photographes de slip au vent ! Mais pas du tout, ils me parlent en groenlandais malgré leur aspect scandinave. Par ce froid, je les fais rentrer, à noter que je suis en t-shirt, et cela a de l’importance, vous allez comprendre bientôt. Jeunes, ils habitent depuis peu à Ilulissat, ils sont tous les deux suédois et ont une mission sur la côte nord-ouest du Groenland. Je leur demande s’ils sont scientifiques, s’ils font un sondage, s’ils viennent s’informer sur la reproduction des chiens de traineau, s’ils veulent faire une interview de la seule mascotte à mauvais caractère qui
squatte le bled… Et ben non, rien de tout ça ! Ils me font remarquer que j’ai autour du cou la croix en bois symbolisant le Christ. Là, je leur coupe la parole, je ne suis pas du tout chrétien pratiquant, ce talisman m’est remis comme un rituel par «mon» Dume avant chaque expédition, ma religion est la liberté. Je ne comprends plus rien du tout. Deux touristes débarquent dans la cabane et me disent que je porte la croix : mais je deviens dingue, ou quoi ! Puis de leur cartable, ils me sortent un prospectus en groenlandais. Tilt, j’ai compris ce sont des prêcheurs témoins de Jehova. Incroyable, à 400km au nord du cercle polaire, là où quand t’es une baleine ou un phoque, t’as intérêt à avoir un gilet pare-balle et un casque lourd. Ici, où quand tu t’appelle Rodolphe et que t’es copain du père Noël, tu vas finir en ragout de renne. Alors, je les fais assoir et leur offre l’hospitalité. Ils me parlent de religion, je leur cause d’amour, ils me parlent de Dieu, je leur explique le vent, le froid, la solitude, ils m’invoquent le Christ, je leur décris les qivitoqs. Puis je me lance : la liberté, la religion qui tue, quand on croit c’est que l’on n’est pas sûr, dans la vie il ne faut pas croire, croire c’est les doutes et la vie se vit
sans doute. Ils ne causent plus, me demandent si j’ai un site internet, si j’ai écrit des bouquins. Ils sont choqués, je leur demande s’ils veulent manger avec moi, mais ils doivent reprendre leur mission. Sur le pas de la porte, avec un beau sourire, je leur lance, vous venez de rencontrer un Freeman, ça c’est la vie. Bonne chance…
 
Je reprends ma cuisine, incroyable si loin de tout, j’ai l’impression de retrouver les écrits de l’ancien temps. Hier, des tueurs de baleines sont venus faire leur besogne, aujourd’hui on essaie de me convertir, exactement comme au XVIIIIème siécle.  Il ne manque plus que Knud Rasmussen passe et on sera au complet.
La pluie, le vent, le froid se renforcent. La petite maison est en ordre, Immaqa est en sac, tout est bien protégé, cet hiver sans chauffage, la température sera négative, je sens qu’elle va me manquer, et si je laissai Jo Zef pour la garder ?
A pluche…

Les baleines de la baie de Disko

30 août 2017
 

Groenland 2017 : Expédition Kiffanngisssuesq

9 août 2017

Complainte des Baleines

7 août 2017
 

Interview Radio France Bleu RCFM lundi 7 août 2017

7 août 2017

Frank Bruno Officiel, en direct, depuis le Groenland…

Publié par France Bleu RCFM sur lundi 7 août 2017

Ouf !

2 août 2017

Paix et liberté

1 août 2017
 
Ce matin, mon petit poste qui ne peut capter que KNR, me donne les infos en Groenlandais, je ne comprends rien mais j’aime la musique qui est diffusée, c’est souvent d’ailleurs du local. Mais ce que je note au ton du journaliste, c’est qu’il y a quelque chose  de lourd, et je comprends bien tsunami, Uummanaq, des mots clés qui me font réfléchir… Je viens de savoir qu’en vérité, ce sont les gens des villages où a eu lieu le drame qui veulent retourner chez eux…
 
Le vent est faible mais de sud et le courant lui est prêt à tordre le pôvre kayakiste. Donc on reste ! Ne  plus courir pour écouter le chant des baleines, voilà un programme qui me plait. Mais où sont les gens,personne en mer, personne nulle part et dire que c’est le premier week-end des grandes vacances d’août, «ma» pauvre Corse doit être envahie jusqu’à la dernière petite plage. Avant de vaquer à mes rêveries, une dernière fois, je tente une opération de survie sur mon panneau solaire. Je vire mon coin cuisine de la grande table qui me sert de cambuse et installe tranquillement la bête, un rayon de soleil passe à travers le carreau. Soudain, la diode s’allume, mais il n’est pas mort  alors. Je me mets en 4 pour comprendre d’où cette coupure peut provenir, jusqu’au moment où enfin j’ai compris que c’est un des éléments voltaïques qui est cassé. Là, je ne peux pas ouvrir au risque de le détruire définitivement alors je lui trouve la courbure adéquate pour qu’il puisse se connecter de nouveau et donner du jus. Une heure de casse tête…
 
Mais je ne suis pas ici pour me laisser voler «mon» temps si précieux, être ici est un privilège alors vivons le. Armé de ma caméra et de mon appareil photo, je cherche les points de vue stratégiques pour «choper» mesdames les baleines. Un immense hangar en cours de délabrement devait être le lieu où était stockée la graisse de baleine, de gros tonneaux ont résisté au temps, il me semble entendre les ouvriers causer entre eux. Je remonte l’arête de la côte ouest de cette petite île, un cairn me donne la direction. Un monticule de pierre avec un poteau au centre devait être le mirador pour avertir en cas de passage des cétacés. La baleine franche a failli disparaitre, son nom vient du fait qu’elle se laissait approcher sans malice par les harponneurs. Puis je poursuis vers un lac, la vue est magique. A moins de 30km, l’île de Disko, plus au nord, le cap qui m’a fait trembler. La brise de sud ouest me permet d’enlever ma moustiquaire, le silence et la solitude me prennent aux tripes. Quel pays, quel lieu et tout ça rien que pour moi. Bien sûr, ce n’est pas facile tous les jours mais la récompense est tellement belle. Puis je prends l’arête orientale pour arriver sur un cimetière, la dernière date est de 1934. Eva est partie à 39 ans, là encore plein de petits tas de pierre laissant deviner la mort prématurée de jeunes enfants. Puis deux coups de sifflets me font sursauter, je me retourne brusquement sans pour autant voir quelqu’un ! Je continue et là encore on me siffle, mais comme si c’était quelqu’un qui voulait m’interpeller, je me sens soudain moins seul. Damned, le siffleur est un bruant de Laponie, qui me voyant m’approcher de son nid, s’est mis en crise noire pour me faire changer de route. Il continue sa comédie en faisant l’oiseau blessé qui court dans la toundra pour me faire m’éloigner de ses oisillons. Ah l’artiste, à un moment je me suis demandé si quelques fantômes ne se seraient pas mis en tête de me faire un tour.
 
A mon retour, dans un tout petit périmètre, les premières myrtilles apparaissent, l’été si bref est enfin là…  A mon retour, «Highlander» fonctionne toujours, c’est le nouveau nom de mon panneau solaire, chaque fois je crois qu’il est mort mais à chaque fois il ressuscite !!! Aujourd’hui j’ai donc eu le temps de penser, de rêver, de me souvenir aussi et j’ai beaucoup ri en repensant à la dernière course à la voile du Vendée Globe. Il y avait un gars, Sébastien Destremau, qui a fini bon dernier car il prenait son temps, il stoppait son voilier pour faire des contrôles, en ce moment je suis devenu un peu comme lui, pas trop pressé d’arriver… A partir de demain, un régime de vent faible de Nord devrait m’aider à prendre un peu de chemin, vive la vie…
 
PS : Jo Zef en voyant les premières myrtilles vient d’abandonner tous ces gros os de baleine qu’il ramenait pour ses potes, désolé…

Torssukatak le géant

27 juillet 2017
 
Le coefficient de marée est très haut en ce moment et ce matin il me faut remorquer Immaqa sur 40 m jusqu’à l’eau. Le chariot, une fois de plus, est en avarie, décidément c’est un vrai gadget de plage. Je récolte toujours les petits «trucs» qui peuvent servir et c’est encore le cas, c’est reparti comme « neuf ». Mon matelas de sol est HS aussi, dans le groupe de Xavier, le Docteur Suisse qui m’a « ausculté », un jeune rentre au pays, son matelas va continuer le voyage à mes côtés. Jo Zef se demande si une tablette de chocolat ne serait pas oubliée par hasard !
 
Qeqertaq est déjà derrière. La forme est revenue, ça c’est bon pour le moral alors cap vers la côte occidentale d’Agdlutoq, mais avant ça il y a le titan Torssukatak à traverser, un déversoir à icebergs avec des vents catabatiques toujours capricieux. Pour le rejoindre, je vise le cap Nua qui est la porte du puissant détroit. Le vent d’est me prend à contre pied, tiens je connais la musique ! Puis le cœur serré, j’attaque les simples 5 km de traversée, la glace est quasiment absente, mais le vent lui, veut causer au p’tit kayak rouge. Je me cale et fais le vide dans ma tête de mule, il me faut le traverser et c’est tout. Le vent est constant de 15nds puis des rafales frisent les 25nds, une vraie partie de bras de fer. Au bout d’une heure, il me semble deviner des « souffleurs », oui les baleines sont en plein déjeuner, krill à volonté. Ce n’est pas trop mon cap mais je tente l’approche, la force du vent faiblit, chouette je vais à leur rencontre. 10’ pas plus et là un ventilateur est mis en route, clapot, rafales, tout y est. La mort dans l’âme, je vise le cap Qamavik qui sera ma délivrance. 2h de combat encore, mais c’est passé, je peux enfin me relâcher. Le goulet me porte vers le sud, mes nouilles chinoises vont bientôt infuser. Seul au monde, je me remémore la petite traversée, heureusement que la forme est au rendez-vous.
 
Il me faut reprendre la mer, ici ce n’est pas jouable pour le bivouac du soir. Tranquillement, le vent devient brise et il me porte, quel bonheur. Soudain, sur mon tribord, un mât dépasse d’une profonde crique ! Incroyable, des voyageurs. L’approche est une sorte de dégustation, quel sera le menu de la rencontre ? Polaris, c’est le nom du beau sloop en alu, bat pavillon allemand. Mickaël m’accueille avec un chaleureux sourire,il me propose de monter à bord mais sortir de mon kayak en « long side » d’un bateau est un jeu de cirque que je ne veux pas tenter. Depuis 2009, avec son épouse Martina, il sillonne les mers polaires. Quand je lui demande s’il connait la Méditerranée, on est sur la même longueur d’ondes. Trop chaud, trop de monde, plus aucun endroit n’est paisible, ici au Groenland c’est encore un paradis. En quelques instants, nous dévoilons nos bouts de vie mais je sens Martina fatiguée. Un cancer lui a lancé un défi. Elle me sourit, elle sait que la lutte est inégale mais ces quelques jours avec son mari, ici au pays du silence, lui sont salutaires. Mickaël en profite même pour me réparer mon trépied qui a perdu une fixation et me voilà aujourd’hui avec un chariot, un matelas de sol parfait et un trépied en plein possession de ses moyens. Nous nous saluons chaleureusement, les «take care» fusent, ici on n’est rien et nous le savons.
 
Le nomade que je suis reprend sa route. Au détour de quelques dalles, une aire de bivouac me semble parfaite. La brise est fraîche, juste assez pour chasser les moustiques, mais les brulots ont repris le flambeau, mais ça c’est un détail que je ne vois même plus… Le coin est une fois de plus somptueux, quelle chance de le vivre si intensément. Malgré ces heures de gladiateur face au vent, un air de liberté me prend aux tripes ce soir. Quel joyau la vie, quel trésor notre existence. Si vous me demandez pourquoi je fais ça, je ne pourrais vous répondre que parce que je suis en vie et que les «risques» vous font apprécier encore plus la vie, parce que l’effort vous nettoie du superflu, parce que les anges ne sont accessibles que quand on se met à nu, sans aucune défense. Ici, ce soir, sous ma tente, je suis à la merci des éléments et c’est ça que je suis venu chercher. Ce n’est pas un record, un challenge mais un bout de vie plus fort que le confort et la routine…
 
Qu’un vent de liberté vous envahisse. Laissez la faire, elle est de douce compagnie. Vos pensées positives m’ont beaucoup aidé pendant ma brève convalescence, votre énergie me vient jusqu’ici, merci d’être là…